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3 novembre 2009 2 03 /11 /novembre /2009 14:23

Bonjour à toutes et à tous.
Me demandant comment rendre une vie un peu plus intéressante et bavant à la vue des blogs bd dont je raffole, après de longs mois d'hésitation j'ai décidé de me lancer à mon tour dans la grande aventure. Problème majeur: je ne sais pas dessiner. Cela fait partie des grands regrets de ma vie. En revanche, je pense savoir à peu près écrire et raconter des histoires. Et c'est ce que je vais essayer de faire ici, à un rythme le plus régulier possible. M'astreindre réellement à quelque chose qui me tient vraiment à coeur.
La première chose que je mettrai en ligne sous la forme de feuilleton s'appelle "Nous sommes des monstres". L'idée de feuilleton me plaît, convient parfaitement à l'esprit d'un blog, et tout à fait sincèrement, si l'histoire est finie dans ma tête, elle est loin de l'être sur le papier, ou sur l'écran comme vous voulez.
"Nous sommes des monstres" est donc l'histoire d'une jeune femme perdue. Par le style je voulais avant tout me moquer de l'autofiction et de moi-même. C'est un récit plutôt sombre et axé sur le fait que l'héroïne ne croit absolument plus en rien, pas en l'Homme et surtout pas en Dieu. Il n'y a pas grand-chose d'autobiographique évidemment, sinon mon athéisme presque militant.
Voilà pour l'instant.
Bonne lecture.



        

NOUS SOMMES DES MONSTRES


   « Nous sommes des monstres. Nous avons bâti des mondes. Plein. Nous en avons détruit. Plus. Dès notre naissance la puanteur nous appelle à crier, inconscients et faibles, à la limite de la survie. Puis c’est au tour des Hommes de nous prendre sous leurs ailes défraîchies. C’est leur sang qui coule dans nos veines, et nous nous devons de le faire perdurer malgré nous, à travers la guerre, la souffrance et l’aveuglement. Dans nos esprits l’obscurantisme construit depuis des millénaires les dieux et les croyances dont il se nourrit pour mieux s’y répandre. Si la plus belle invention du Diable est de nous faire croire qu’il n’existe pas, celle de l’Ignorance est de se laisser volontiers gravement mésestimer. Et quoi de mieux que la Religion pour maintenir l’Humanité dans l’Ignorance ? Les termes Connaissance et Dieu sont les deux plus parfaits antonymes qui soient. Car la Connaissance revêt une infinité de visages alors que Dieu n’est rien de plus qu’un masque simpliste. Son omniprésence dans les esprits les plus faibles et influençables ne se justifie que par le fait qu’Il permet de couvrir d’une lumière factice ces visages qui nous resteront à jamais inconnus, obscurs, êtres inachevés que nous sommes, imparfaits à en devenir risibles. »


  
   Arrivée à ce point précis de ce qui me semblait être un essai, ou au moins un essai d’essai, je détachai les yeux de la feuille que j’avais prise sur la fine liasse pour me rendre soudain compte de l’étrangeté de la situation. J’en étais presque venue à oublier la raison pour laquelle je me trouvais dans cette salle vide et incroyablement silencieuse, au beau milieu de mon université déserte comme le Sahara n’avait probablement jamais dû l’être, en train de lire ces quelques phrases manuscrites et à première vue anonymes. Non que le contenu m’eût intriguée, ou alors si peu. Les pseudo-pamphlets idéologiques n’ont jamais été ma tasse de thé. Il s’agissait plutôt de l’ambiance générale, agréablement feutrée malgré la laideur énorme de l’endroit, et du fait de tomber sur ces feuilles volantes, posées là comme si quelqu’un tenait absolument à ce que je les lise. Je me rappelai qu’on était samedi ; ma montre indiquait 17 heures 14. D’où le Sahara universitaire. Je me rappelai également que j’étais là pour passer un oral portant sur un cours dont je vous épargnerai l’intitulé. Il me fallut une minute de plus pour me souvenir de l’heure de mon rendez-vous. 19 heures. Pas tout de suite, en somme. 30 secondes après j’avais le lieu. Salle 428B. Pas tout près non plus ; de l’autre côté de la fac, en fait. Ne me restait ainsi plus qu’à retrouver comment j’avais atterri là, à l’intérieur de ce parallélépipède rectangle, dont la base se voyait rehaussée par la marée de tables alignées et encastrées les unes contre les autres. La bibliothèque était fermée, bien sûr, mais des intérieurs de cubes plus petits et peut-être moins hypnotiques devaient forcément être disponibles du côté de mon cube d’examen. Sans pouvoir trouver de réponse je me remis à somnoler sans vergogne, comme je l’avais fait depuis une heure ou deux avant que mes yeux brumeux ne se posent sur les feuilles sagement installées sur la table juste devant la mienne. Ne me demandez pas pourquoi je ne les avais pas remarquées plus tôt, je n’en sais rien. Il est vrai qu’à ma place, n’importe qui de normalement constitué se serait posé la question, mais en ce qui me concerne, j’avoue que l’idée ne m’a même pas effleurée. Cette petite liasse de feuillets se trouvait là, point. Je m’amusais plus à me remplir la tête de cubes. Au moment de m’endormir complètement je souriais d’ailleurs du flagrant manque de logique qu’il y avait à se bercer de la sorte, moi  la médiocre littéraire qui n’avais plus fait de géométrie ou de mathématiques depuis des lustres. Je ne crois pas avoir fait de rêve particulier pendant cette sieste tardive et bâclée.

   A mon réveil, il fallut une nouvelle fois que je me situe dans le temps et dans l’espace, ce qui ne manqua pas de m’irriter. De moins bonne humeur donc que précédemment, car passablement dans le cirage, je constatai qu’il était déjà 18 heures 47. Poussant un soupir las et grognon j’essayai tout d’abord d’arranger ma coiffure avec les doigts, en vain. Pas besoin de miroir pour imaginer la sale tête que je devais avoir. Mon visage entier était douloureux et boursouflé, mes yeux piquaient, mes paupières collaient, ma gorge desséchée me faisait presque mal et j’avais bavé sur mon bras gauche, qui lui aussi était engourdi d’une façon vraiment désagréable. Quant aux feuilles de bloc-notes, elles m’attendaient, encore coincées sous mon coude droit. Aussi étonnant que cela puisse paraître le peu que j’avais lu ne m’était pas encore sorti de l’esprit. Les cubes n’auront finalement pas pu prendre le dessus. Résignée je me levai, fourrai sans trop réfléchir la liasse dans mon sac, puis sortis de la lourde salle cotonneuse, la tête vidée. Le couloir me sembla irréel, au sens premier du terme. En opposition totale avec la luminosité chaude du cube d’où je venais, le silence et l’obscurité qui y régnaient donnaient l’impression de créer eux-mêmes chaque rai de lumière, chaque souffle que laissaient passer les quelques interstices des portes entrouvertes. Une impression très étrange dont je n’avais jamais fait l’expérience auparavant. Je connaissais en revanche parfaitement le malaise sourd qui me prit soudain alors que je m’apprêtais à passer aux toilettes. Depuis le bac j’avais appris que tous ceux et toutes celles qui ne révisaient jamais ressentaient la même chose. Les glandeurs impénitents finissent toujours par plier sous les assauts de l’A.P.E (Angoisse Pré-Examen), une ou deux heures avant l’échéance. Mais que les bêcheuses et les bêcheurs se rassurent, on n’en meurt pas. L’odeur pestilentielle qui s’échappait des deux cabinets aux portes ouvertes sur la réalité féminine sans fard me ramena direct à mes préoccupations immédiates. J’observai mon visage dans le miroir et essayai de me convaincre que la catastrophe n’avait pas atteint l’ampleur prévue. Fatiguée, la mine boudeuse, j’eus même la faiblesse de me trouver presque jolie. A vrai dire c’était surtout le contraste qui me plaisait, je crois, le décalage avec la puanteur insoutenable de l’endroit. Je bus l’eau tout aussi dégueulasse du robinet à pleines gorgées et me plantai enfin face à mes responsabilités : mon examen était à 19 heures. J’assumais. Si je voulais mentir je pourrais dire que cette absence d’échappatoire m’excitait beaucoup. Je n’ai malheureusement jamais été une menteuse. Tout au plus par omission, de temps à autres. En me dirigeant à pas rapides vers mon échafaud volontaire, les idées plus claires, et les narines travaillées par les tenaces odeurs de pisse, de merde et de serviettes hygiéniques usagées, je me rappelle m’être demandé à quelle heure de quel jour de la semaine il fallait aller aux toilettes pour ne pas avoir à subir une telle abomination. Je suis vite parvenue à la conclusion qu’espérer une telle heure relevait de l’utopie, et que cela participait de la condition humaine ; une sorte de fatalité en soi. De la même façon que notre enfance nous colle irrémédiablement à la peau, les odeurs de merde et de pisse s’incrustent à l’infini dans les murs des toilettes publiques.

   « Mademoiselle, permettez-moi d’être franche avec vous. Vos connaissances sont très largement insuffisantes. De plus, vous avez de flagrantes difficultés à vous exprimer clairement à l’oral. – me dit-elle, avec dans la voix et les yeux cette compassion magnanime caractéristique des professeurs d’université – Vous avez des capacités, j’en suis certaine. Ca se voit. Et croyez-moi après vingt ans de métier je peux me targuer de savoir reconnaître très vite un élève capable d’un autre qui ne l’est pas. Il vous suffirait de travailler, ne serait-ce qu’un peu plus, pour passer au dessus de la moyenne… etc etc » Combien de fois avais-je déjà entendu la même chose ? Un jour ou l’autre cela aurait dû me lasser. Mais à ce point – fœtal - de mon histoire je peux ajouter que, vous le verrez plus tard, j’ai été très présomptueuse quant au temps qui m’était imparti. Que ce soit pour garder en moi une image de la Société Humaine telle que je la connaissais ou pour profiter des plus anecdotiques désagréments et autres grosses emmerdes de la vie d’étudiante. Dans tous les cas, je n’y suis pas encore. J’y viendrai, promis. Pour l’instant, sachez juste qu’à aucun moment je n’en ai voulu à mes professeurs, y compris à celle-ci. Selon moi, si l’on réduisait l’âme d’un homme à son sang, les livres en seraient les globules blancs et les professeurs, les anticorps. Et je ne pense pas avoir un tempérament assez suicidaire pour en vouloir à ces deux éléments nécessaires à la survie. Au moment de sortir de la faculté, alors que la colère commençait à peine à me surchauffer les entrailles, je ruminais ma carence en globules rouges, les connaissances. Il était 20 heures 07 et la prof venait de consentir à bien vouloir me lâcher la grappe, après un sermon de près d’une demi-heure sur le sujet. Et elle avait eu raison, cela ne faisait aucun doute. J’étais furieuse avant tout contre moi-même et ma léthargie chronique. Cette fureur se traduisait par de longues et douloureuses convulsions internes qui partaient en s’amplifiant au fur et à mesure que les minutes s’écoulaient de leur côté, et que je me rapprochais de chez moi. Lorsque je regardais mes pieds j’avais l’impression d’être dans une vieille simulation de voiture, le genre de jeu vidéo des années 70/80 où ce n’est jamais le véhicule qui avance mais juste le décor qui défile sous ses roues. A y repenser vite fait je me dis qu’on s’amusait avec vraiment pas grand-chose. Des deux côtés de mon habitacle fatigué je pouvais voir se dérouler des pas de bâtiments grisailleux, du concentré de bitume livide, des chaussures trop cirées des mollets variqueux des racines d’arbres cherchant à s’extirper du goudron des chiens à poils courts suintant le manque de soins, sans parler des détritus en tout genre, des prospectus inutiles des crottes sorties d’on ne sait qui des préservatifs perdus et/ou usagés des chewing-gums abandonnés et quelques rares feuilles mortes d’ennui. A chaque pas ou presque je me demandais qui de l’obstacle ou de moi-même évitait l’autre. Les deux tiers du chemin m’ayant ainsi parcourue je compris que je ne pouvais raisonnablement pas passer la soirée seule. Il fallait avant tout que quelque chose ou quelqu’un stoppe ce foutu décor pour moi. Il en allait de ma santé physique et surtout mentale.

   J’avais beau vénérer ma solitude, celle-ci m’était devenue insupportable les soirs d’examen. Ces soirs où la médiocrité vous cogne aussi fort qu’un père qui a trop bu. Je réalisai dans la foulée que j’avais aussi une monstrueuse envie de sexe. Cela faisait des semaines que je n’avais pas fait l’amour. J’en avais besoin, et très vite. Avec la masturbation je n’ai jamais connu de déstressant plus sain et plus efficace. A ceci près que la masturbation, de par sa solitude même, a toujours gardé pour moi un arrière-goût dont je voulais à tout prix me protéger ce soir-là, pitoyable et encore plus médiocre que tout le reste. Je réussis à m’arrêter net sur le trottoir. Le décor crissa un grand coup, puis vibra aussi fort qu’un sèche-linge en plein effort. Un homme qui me suivait de près faillit me rentrer dedans et me dépassa en me conseillant, avec un grand sourire, de regarder un peu mieux ce qui se passait autour de moi. Le sourire me parut venir d’une autre planète. Il n’était absolument pas logique dans ce contexte. Littéralement impossible, et pourtant bien réel. Dans mon esprit, il ne pouvait y avoir que deux raisons au monde pour qu’un homme sourît de la sorte : gagner au loto, ou bien apprendre la mort de ses beaux-parents. Sans plus m’attarder sur cette problématique éternelle du bonheur difficile à partager je fouillai dans mon sac et en tirai mon téléphone portable. Le décor piaffa. Je l’ignorai et passai mon répertoire en revue. Pas franchement rempli. Les numéros de garçons qui auraient pu faire l’affaire se comptaient sur les doigts d’une main. N’arrivant pas à dégager de préférence, je décidai mollement de les appeler dans l’ordre alphabétique. Les trois premiers ne répondirent pas. Je ne laissai bien entendu pas de message. Le quatrième décrocha en revanche beaucoup plus vite que prévu et me surprit presque.
 « Tiens, salut toi ! Ca me fait plaisir que tu m’appelles. Comment ça va ? »
 « Euh… ben on fait aller, et toi ? » Je crois bien être la seule à être passée à côté de l’intérêt pratique de l’affichage des noms sur les écrans de portables. Je trouve que ça tient de la paranoïa, et puis ça me choque de ne pas avoir à dire qui je suis quand j’appelle. Ca me donne un peu plus l’impression de ne pas exister. Sûrement mon côté réac’.
 « Ben écoute, moi ça va très bien ! Mais dis-moi plutôt ce qui me vaut l’honneur de ton coup de fil. » J’entendais plusieurs voix assez fortes derrière lui.
 « En fait, je me demandais juste si tu faisais quelque chose ce soir, et à ce que j’entends, j’imagine que tu vas me répondre oui, alors tant pis… On verra ça une autre fois. A plus, amuse-toi bien. » Je me rappelai juste qu’on était samedi, et me traitai intérieurement de tous les noms, tout en essayant d’abréger l’échange verbal pour échapper au mieux au ridicule dans lequel je m’étais lamentablement enfoncée en un temps record mondial.
 « Attends un peu ! T’avais quelque chose à me proposer ? »
 « Euh, en fait… non » répondis-je toute bête après avoir renoncé à toute idée de mensonge.
 « Je suis chez moi, là, avec des amis ; tu peux passer, si tu veux ! »
 « Euh… » il me prenait de court. Le décor rua.
 « T’as mangé ? »
 « Non, pas encore. »
 « T’as sûrement faim, alors… tu viens de passer un oral, non ? »
 « Euh… si, mais… » Comment pouvait-il être au courant ?
 « Et alors ? T’as assuré ? »
 « Euh désolée j’ai pas très envie d’en parler. » avouai-je toujours sincèrement.
 « Je comprends. Mais ça t’empêche pas de venir, hein ? On a prévu plein de pâtes et les autres ont amené le vin et la bière. Y’a même de la salade, du pain du fromage des fruits et un gâteau en dessert. T’imagines ? Un vrai repas, un repas normal ! C’est super original, tu crois pas ? – j’éclatai de rire et lui avec moi - Je sais pas toi mais moi j’ai pas beaucoup fait de repas aussi complets depuis le bac ! Alors viens manger avec nous, ça me fera plaisir ! On va pas tarder à se mettre à table. »
 « Tu me le proposes tellement gentiment que je peux pas refuser, je suppose… » répondis-je, presque touchée, malgré le fait que je voyais ma partie de jambes-en-l’air s’envoler au loin.
 « Cool ! A tout de suite alors ! » Il raccrocha au moins aussi vite qu’il avait décroché. Je sursautai à moitié, surprise une nouvelle fois. Mais le plus étonnant restait que j’avais ri. Cela méritait bien que je me force à voir des gens. Et tant pis pour le sexe. Notre conversation avait été très courte mais bizarrement, je me sentais beaucoup mieux qu’une minute auparavant. Il avait calmé le décor déroulant. Je l’en remerciai en silence et me dirigeai vers l’arrêt de bus le plus proche, en espérant que ça ne reparte pas. Mon esprit restait pourtant quelque peu embourbé dans cette drôle d’assimilation pixellisée. De fait, pas une seule seconde depuis que je les avais rangées dans mon sac je n’avais resongé aux feuilles manuscrites récupérées dans la salle 307C. C’était un peu comme si ce carré de toile renforcée cherchait à me protéger de quelque chose. ( Je suis animiste à mes heures, ou plutôt dans mes moments de faiblesse. Et il s’agit aujourd’hui pour moi d’un grand moment de faiblesse. De détresse, même.)

   Sylvain vivait dans une résidence universitaire à la sortie sud de la ville. Construite à la fin de la décennie précédente elle avait l’air neuf et bien entretenu de n’importe quel outil récent. Desservie par deux lignes de bus elle était facile d’accès et bien conçue. Bref elle présentait bien d’emblée, autant sur le papier que de visu. Il y avait en plus un grand jardin protégé que se partageaient les habitants des trois bâtiments qui la composaient. Mais ce qui me rendait le plus jalouse, c’était la vue imprenable sur la vallée de la S. dont jouissaient tous les studios orientés sud comme celui de Sylvain. Je crois bien que j’aurais pu vendre l’appartement de mes parents pour une vue pareille. Et encore une fois à moitié endormie sur un siège de bus qui me menait à l’affrontement avec des inconnus, je me demandais si ce n’était inconsciemment pas plus pour admirer le soleil couchant que pour faire l’amour que j’avais accepté de me rendre chez Sylvain. D’autant qu’en raison de la présence incongrue des inconnus cités en sus, le plan baise en question semblait déjà très mal engagé, voire en cours d’avortement. A moins que je n’eusse cherché subconsciemment une façon de consoler (calmer) ma libido. Je crains pourtant que la signification sexuelle profonde d’un coucher de soleil ne soit en vérité extrêmement limitée, si elle existe. Dans tous les cas plus proche de la ménopausée dépressive que de la jeune fille en manque, c’est certain. ( Je ne parle évidemment pas ici des sales clichés romantico-érotiques liés au couchant, sur une plage par exemple.)

   Le siège de bus s’arrêta trop brusquement au goût de ma somnolence difficile. J’avais bavé dans la paume de ma main droite cette fois. La conductrice, une rousse ouvertement frustrée aux traits durs comme l’acier, se retourna pour annoncer à ceux qui ne le savaient pas encore que nous étions arrivés au terminus de la ligne. Et la petite foule joyeuse du week-end de descendre avec force bruits et rires contenus pendant la semaine écoulée. Je pense ne pas me tromper en précisant qu’aucune de ces personnes ne devait avoir plus de 25 ans. Passé l’étonnement de voir autant de monde passer le samedi soir dans un quartier plutôt résidentiel, je me souvins soudain qu’une poignée de bars et même un café-concert avaient ouvert depuis la fin de la construction des immeubles. Visiblement ils marchaient bien. La dernière fois qu’on en avait parlé Sylvain m’avait expliqué le côté pratique et agréable de la chose. Les jeunes se réunissaient ici pour commencer la soirée, soit dans ces bars – animée -  soit chez eux – plus intime – pour ensuite repartir vers les boîtes ou autres clubs du centre-ville s’ils le désiraient. Notre ville abritant une forte concentration d’étudiants le maire avait plus ou moins été obligé d’admettre qu’il fallait la doter d’un nombre suffisant de lieux susceptibles de les divertir. Ce qui fut fait, et bien. Depuis quelques années donc, personne ne se plaignait plus de la qualité des sorties chez nous. Sans parler du fait que la concurrence féroce pour fidéliser les clientèles par définition peu fortunées ( et pas toujours fidèles ) engendrait d’elle-même des prix raisonnables. Si je vous raconte cela, ce n’est pas tant par intérêt personnel – à part le club le plus près de chez moi, dont j’appréciais parfois la sélection musicale tendance alternatif et les petits concerts, j’avais horreur de sortir et préférais rester allongée sur mon canapé avec un bon livre dans les mains et un bon disque dans ma chaîne – que par nécessité de décrire un minimum l’environnement dans lequel il fallait que je m’épanouisse avec les moyens du bord. Un environnement que j’admets avoir toujours refusé de voir comme sain.

   Bâtiment Camus. Dans l’ascenseur qui vidé de ses derniers utilisateurs me tirait jusqu’au septième étage, pendant deux secondes, deux secondes seulement, les feuilles me traversèrent l’esprit, mais quitte à décevoir je préfère vite avouer que je ne me souviens pas avoir ressenti quoi que ce soit de particulier, sinon une envie de les lire un peu plus forte que celle de les jeter directement à la corbeille en rentrant.

   Sylvain m’accueillit avec le sourire auquel je m’attendais. J’entrai dans le joli deux-pièces à l’éclairage tamisé. La première chose que je notai fut l’absence totale d’odeur de tabac ou d’herbe. Je savais que Sylvain ne supportait pas, mais étant donné que nous étions seuls les rares fois où j’étais venue, cela ne m’avait pour ainsi dire pas frappée du tout. Cette fois-ci pourtant, la présence d’étrangers changeait complètement la donne. Ils étaient au nombre de cinq. Nombreux, donc. Sylvain me présenta à eux, puis fit de même dans l’autre sens. Il y avait déjà un couple, Matthias et Adeline, tous deux étudiants en droit, ce qui me parut de prime abord peu compatible avec leur air plutôt avenant et sympathique. Ensuite il y avait Lydia, qui finissait sa maîtrise de L.E.A anglais-espagnol, une fille gentille mais trop timide pour moi, et Christophe, qui faisait rire tout le monde, notamment quand il racontait ses déboires en licence de psychologie. Enfin, et surtout, il y avait Jürgen. Je dis surtout pour la simple et bonne raison que je n’ai pas honte de reconnaître qu’il m’a tapé dans l’œil comme cela ne m’était pas arrivé depuis une éternité. Il était allemand, et parlait un français parfait avec un très léger accent que je trouvai immédiatement irrésistible. Si on m’avait dit un jour que l’accent allemand pouvait être aussi séduisant je crois que j’aurais éclaté de rire. Comme quoi, les idées toutes faites sur ce que l’on ignore ne sont jamais fondées. Je pense néanmoins avoir été charmée par l’ensemble de sa personne, et que son accent n’était qu’un élément de tout ce qui m’attira chez lui pendant les trop courtes heures que je pus passer en sa compagnie ce soir-là. Je ne vous le décrirai pas physiquement. Sans vouloir passer pour l’affreuse paresseuse que je suis, je reste dans l’idée que là n’est pas le plus important. Imaginez-le vous vous-même ce sera certainement plus parlant. Je tiens toutefois à préciser qu’il n’était ni blond, ni particulièrement grand, et qu’il avait trois ou quatre ans de plus que moi. Il travaillait au Goethe Institut de Paris où il donnait des cours d’allemand à des débutants et à des gens un peu plus expérimentés. Pour arrondir ses fins de mois il donnait également des cours de soutien d’allemand, d’anglais, et même parfois de français à des collégiens et des lycéens en difficulté. En parallèle il était inscrit en D.E.A de lettres modernes et se démenait en vain pour trouver un directeur à sa thèse, dont j’ai cette fois honte d’avoir oublié le sujet. Un truc évidemment à rallonge et très compliqué, pour ne pas dire incompréhensible ou carrément hermétique. Je me rappelle juste que c’était basé sur la comparaison des littératures allemandes et françaises entre 1850 et 1950. Entre parenthèses je n’ai jamais rien compris aux cours de littérature comparée. Il m’avait expliqué qu’il était fier d’avoir trouvé une approche très originale à un sujet qui l’était beaucoup moins. Je l’ai cru. Il m’avait aussi expliqué qu’avant tout, il voulait retourner dans son pays enseigner le français et la civilisation française à l’université. Après, il verrait. Ensuite il s’est tu. Il avait visiblement envie que je parle à mon tour, mais je ne savais pas quoi dire. Alors, sans savoir pourquoi, sans le vouloir je lui ai sorti que j’étais venue pour la vue. Ca l’a fait rire. Avec un aveu aussi bête et égoïste, il aurait pu par exemple se tourner vers les autres et me laisser en plan. Mais au lieu de cela il m’a demandé pourquoi elle me plaisait. Le soleil était en train de se coucher, et moi, je me suis lâchée. Sans m’en apercevoir je lui ai parlé de plein de choses en rapport avec les couleurs, la place de l’art dans ma vie, de l’art et de la solitude, etc… Aujourd’hui encore je ne comprends pas ce qui m’a pris de déballer ce genre de choses si personnelles – traduction : ridicules – à un garçon que je venais à peine de rencontrer. Ca me ressemblait tellement peu… Quoi qu’il en soit, je m’apprêtais à me prendre d’un moment à l’autre un gros vent en pleine face. Mais celui-ci n’arriva pas. Jürgen eut objectivement l’air très intéressé par mon monologue. Heureusement que les autres discutaient entre eux et que la musique était assez forte pour couvrir le son de ma voix, car je me rends a fortiori compte combien j’étais pitoyable. Personne n’aime être l’objet de moqueries. Je ne fais pas exception à la règle. J’imagine que Jürgen avait réussi à passer outre ce ridicule, à déceler le moi profond à travers les couches de banalités philosophiques que ne renierait pas une collégienne de 12 ans, et que c’est précisément l’une des raisons pour lesquelles lui me plaisait beaucoup. Pendant un moment peut-être l’aimais-je même plus que le coucher de soleil en personne. Sa présence à mes côtés atténuait les discussions douceureusement superficielles de notre entourage immédiat. Quant à la musique dont je parlais, Sylvain s’était montré au moins aussi banal que moi. A mon arrivée, c’était les Red Hot qui tournaient, peut-être One Hot Minute mais je n’en suis pas sûre. Puis, dans un réel et continu souci de contenter tout le monde, il choisit de mettre dans sa platine toute neuve l’unplugged de Nirvana, au moment précis où je commençai mes plates divagations, tandis que de son côté, le couchant s’écrasait paisible au fond de la vallée derrière les arbres brûlants. Au-delà du fait qu’on pouvait difficilement faire plus consensuel, l’avantage de ce dernier choix est qu’il alimentait facilement les bavardages et la ressasse de souvenirs. A notre âge tout le monde, même moi, se souvenait du jour de l’annonce de la mort de Kurt. Personnellement cela ne m’avait fait ni chaud ni froid. Je ne me sentais absolument pas concernée, pas plus à l’époque que ce soir-là. Aujourd’hui ce disque ne me quitte plus. Je suppose qu’il est par trop lié à l’image que je garde de Jürgen, à notre première rencontre. Et je m’en veux de n’avoir jamais pu me résoudre à m’en débarrasser. Mais le sujet n’est pas encore là. Laissez-moi je vous prie un peu de temps pour prendre mon rythme. Si vous pouvez me lire, c’est que le temps, vous l’avez, chère lectrice, cher lecteur. Vous en avez même trop et cela vous effraie, parfois. Je le sais, je le vis tous les jours depuis §%$@&

   N’ayant jamais bien tenu l’alcool non plus, je fus presque heureuse qu’on nous appelle à table, car la bière me faisait déjà un peu tourner la tête. Mon regard voyageait sans cesse entre la vallée écarlate et le visage de Jürgen. J’eus le plaisir qu’on nous fasse asseoir l’un à côté de l’autre. Je parlerais même d’une sorte de bonheur. Nous attaquâmes la salade bien verte alors que « The man who sold the world » résonnait dans la pièce rougie par le soleil agonisant. Si je me souviens de la couleur de la salade, c’est toujours uniquement à cause du contraste. Sylvain me servit en premier une belle assiette dont je n’eus d’abord pas très envie. Je la finis néanmoins, comme tous les convives, et l’on passa aux fameuses pâtes au moment où Kurt entamait « Something in the way ». Des spaghettis carbonara. Sans même avoir le temps de sourire de la nouvelle trouvaille si originale de mon hôte, je compris en voyant arriver l’énorme plat sur la table qu’il s’agissait de tout sauf de ce que j’avais l’habitude de manger au ru. Il s’avéra que les pâtes étaient fraîches de la veille, faites à la main par une quelconque vieille Milanaise experte en la matière et rapportées par les parents d’Adeline de retour d’une semaine de vacances en Italie, et que les lardons provenaient du meilleur boucher de la ville. La sauce n’était pas non plus en reste. Sans crème fraîche, « parce qu’en Italie ça se fait pas » me dit-on. Crème fraîche ou pas ces pâtes étaient succulentes, cuites exactement comme il fallait. Al dente pur jus. Il me suffit d’une seule bouchée pour m’en rendre compte. Les senteurs qui avaient flotté depuis mon arrivée auraient dû m’alerter, mais je ne leur en tins pas rigueur. Dans un même élan, je réalisai que j’avais en fait une faim de loup, et me mis à dévorer le contenu de mon assiette, avec toutefois assez de retenue pour que personne ne remarque ma goinfrerie. Je serais morte de honte face à Jurgen si j’avais été découverte. Je me forçai donc à prendre mon temps entre deux coups de fourchette, et en profitais pour faire passer le tout avec du vin sur lequel je ne prononcerai pas car je n’y connais absolument rien. Ceci étant, j’avais maintenant l’impression que la sourdine sur les élucubrations inutiles de la petite assemblée devenait de plus en plus forte au fur et à mesure que mon estomac reprenait les travaux. Jürgen et moi n’avions pas prononcé le moindre mot depuis le début du repas – sinon « merci » quand on nous tendait nos assiettes remplies ou nos verres pleins – mais à aucun moment je n’assimilai cela à de la gêne. Trois ou quatre fois nous nous regardâmes dans les yeux, avec un long sourire d’assentiment. Nous nous comprenions. J’en étais heureuse. Donc je souriais. Donc il me rendait mes sourires. Donc j’étais heureuse. Et caetera. Il serait prétentieux de dire que malgré cela nous avions, je pense, l’air plus intelligent que l’écrasante majorité celles et ceux qui découvrent qu’ils se plaisent l’un l’autre. Ainsi puis-je prendre le droit – devoir ?- d’abréger le passage fleur bleue du début de mon histoire, pour mon plus grand plaisir, et le vôtre aussi peut-être. Ne serait-ce que parce que ce qui suivit fut beaucoup plus conforme à ce à quoi je m’étais attendue en montant dans le bus.

   Lorsque l’interphone me fit sursauter Kurt finissait à peine de crier Where did you sleep last night, et les gens dans le disque commençaient déjà à frapper dans leurs toutes petites mains numériques. Une exclamation remua soudain la table. Ah, c’est pas trop tôt ! C’est elle ! Enfin ! ou quelque chose d’approchant. Perturbée dans mes saveurs de l’instant j’attendis avec une certaine anxiété la suite des événements. Les tergiversations reprenaient de plus belle mais ma sourdine avait disparu en l’espace d’un souffle. Je me muai en carpe aussitôt. Etait-il possible d’être plus muette que muette ? la réponse est oui. Moi qui croyait l’avoir surpassée, je me rendais compte à mes dépens que la gêne sortait toujours vainqueur de soirées comme celle-ci. Vainqueur par K.-O. Il n’y avait plus de musique mais plus personne, sauf moi, et je l’espérais Jürgen, n’y faisait attention. Ils l’attendaient, elle. Je ne savais absolument pas de qui il s’agissait. J’étais inquiète. L’arrêt de la musique m’avait littéralement clouée sur place. Pour moi, c’était dans un silence terrifiant que cette fille allait pénétrer dans ma vie sans que je m’y sois préparée ; un silence qui n’avait rien à voir avec une quelconque présence de voix humaines. C’était ce genre de silence que seule la musique sait engendrer par son absence ou sa disparition. Le pire de tous.

   Et effectivement je n’entendis rien de l’arrivée de Justine. Je ne compris en vérité son nom que quelques minutes plus tard. Sylvain se leva pour lui ouvrir, et je fus la seule, de là où je me trouvais, à pouvoir les voir s’embrasser à pleine bouche. Elle entra, salua tout le monde qu’elle connaissait visiblement déjà et posa sur le canapé son sac, ainsi qu’un étui rigide long fin et étroit que je reconnus immédiatement. Une flûte. Traversière. Il n’existe pas d’instrument au monde que je déteste plus que la flûte traversière. Juste devant la flûte à bec, qui a en contrepartie pour elle la chance de me rappeler de joyeuses crises de fou rire en cours de musique, au collège. Je ne saurais expliquer d’où vient cette aversion. Bien sûr il y a le son fade et strident, le simplissisme du grain et la laideur de l’objet, l’absence d’harmonie et le fait qu’une flûte n’est rien si elle n’est pas accompagnée d’un piano au moins, mais ma haine de cet instrument a certainement des racines plus profondes. Racines auxquelles je n’accorde d’ailleurs au final pas plus d’intérêt qu’à ma première culotte. En tous les cas, cette fille était flûtiste, et je vous promets que cela m’insupportait mille fois plus que de la regarder embaver le garçon avec qui j’étais censée coucher ce soir-là. Car je confesse – Dieu que je ne suis pas fière de dire des choses comme ça – que malgré mon coup de foudre pour Jürgen à aucun moment je n’avais abandonné mon idée première, qui était, je le rappelle, passer la nuit – je vais rester correcte – avec Sylvain. J’avoue également que si je ne l’avais pas abandonnée, c’était entre autre parce qu’à aucun moment je n’avais espéré pouvoir le faire avec Jürgen à la place. Ce qui, je l’annonce de but en blanc, quitte à rompre le suspense insoutenable, ne fut en effet pas le cas. Désolée de vous décevoir. Pour ce qui est de Sylvain, amis lecteurs, amies lectrices, je vous demanderai de ne pas sauter de pages jusqu’à la réponse, merci. Prenez-le comme une sorte de dernière requête de condamnée. Non pas que ce soit essentiel, mais juste parce que ça me fera plaisir que vous suiviez mon récit avec attention.

   Je suis tout à fait consciente de mon outrecuidance face aux droits imprescriptibles et inaliénables du lecteur, mais c’est avec humilité que je me permets de vous informer que mon état actuel m’autorise à vous forcer la main. Parfois, lorsque je pose mon stylo, je me prend à redouter que tout cela ne serve plus à rien. Puis je me découvre dans la foulée une personnalité optimiste que je n’aurais jamais pu suspecter chez moi si je ne me trouvais pas dans la situation dans laquelle je me trouve aujourd’hui. Au-delà de ça, si je ne prend pas le temps de décrire cette même situation, c’est avant tout parce que je me suis rendue compte qu’au jour où vous me lirez vous serez forcément au courant d’un certain nombre de choses. Peut-être même bien plus que moi. Cela me terrifie rien que d’y penser. Il vaut donc mieux que je m’en tienne à l’ordre chronologique.

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Published by injektileur - dans nous sommes des monstres
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commentaires

AnGeLe 11/11/2009 02:55


Je suis aussi atteinte de perfectionnite... dans la lecture, d'où l'heure tardive ^^ ...
Ton style, que tu as décrit dans un autre article si je ne m'abuse, est très agréable.
Bientôt j'attaquerais la suite, pour te donner mon sentiment sur le fond, si cela t'intéresse ?!


injektileur 11/11/2009 03:37


à ton avis!


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