Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 novembre 2009 5 06 /11 /novembre /2009 10:47

Je me dis que je ne perds rien à rajouter des choses comme celle-ci. Voici donc Ishijima. Les chapitres sont très inégaux par la taille, et le premier ressemble de fait plutôt à un teaser, ou à une introduction pour parler plus correct. La suite sera en ligne vendredi prochain.
Bonne lecture.





ISHIJIMA




CHAPITRE 1


   Tam est allongée sur le côté gauche, les yeux mi-clos rivés à la fois sur le Néant et un point précis – une tâche de graisse sur le mur en face – son joli visage impassible de petite fille n’exprimant rien, ou tout, ou alors tout et rien en même temps. A première vue on pourrait croire qu’elle s’ennuie. A mieux regarder on s’aperçoit que ce n’est pas le cas. De son bras droit elle ausculte le sol dont la nature serait difficile à décrire. Structure hybride entre le tatami et un improbable tricot de paille qui peut surprendre la première fois. Elle, elle le connaît par cœur ce sol, dans ses moindres recoins ses plus petites imperfections. Les nuits sans lune, quand il fait trop noir, que les vagues font trop de bruits contre les murs, quand elle a vraiment trop peur de s’endormir elle se calme en caressant son cher par terre. Certaines essayent de compter les thons. Tamise compte les stries. Le simple contact du bout de ses doigts avec les fines cordes torsadées la rassure.
   Tactile. Un nouveau mot, tout juste appris hier à l’école. Elle est contente elle trouve qu’elle lui ressemble. Elle ne l’en retiendra que mieux. Plus que simplement affectueuse ou tendre, Tamise est en effet une enfant « tactile », sensible au sens premier du terme, voire « sensitive ». Elle vit non pas à travers, ou grâce à, mais bien pour ce qu’elle touche, ce qu’elle entend, voit, sent et ressent. Peut-être est-ce dû à l’étroitesse de son cadre de vie. Peut-être est-ce commun à toutes ses camarades de classe qui si jeunes subissent comme elle cette existence insulaire. Non, il faudrait déjà savoir si cela ne choque personne qu’on utilise ici le verbe subir dans ce contexte ; mais quelques précisions aideront sûrement à mettre tout le monde d’accord. L’île en question mesure environ 2 kilomètres sur 2 kilomètres et demi. Y vivent actuellement 1984 personnes, dont 447 enfants. Elles n’en sont jamais sorties et n’en sortiront jamais.
   Des fourmis commencent à lui parcourir le bras qu’elle retient prisonnier sous son petit corps. Picoti picota. Une autre de ces sensations qu’elle affectionne particulièrement. Cela devient encore meilleur quand elle change de côté et que le sang se remet à affluer d’un seul coup le long du membre délicieusement engourdi par un garrot imaginaire improvisé et que ses nerfs se réveillent lentement de leur torpeur forcée calculée maîtrisée.
   Assise en tailleur, adossée au mur opposé, la fenêtre au niveau des yeux à sa gauche – le ciel est d’un bleu limpide, uniforme et presque monotone depuis trois jours maintenant – sa mère lui apparaît enfin.
   C’est vrai que j’ai de la chance d’avoir une maman aussi belle pense-t-elle soudain, alors qu’elle la dévisage depuis un long moment déjà. Elle a la manie de s’habiller léger en toute saison. C’est à peine si vous arriveriez à lui faire porter un chandail, même lorsque le mercure descend très, très bas. Quand on lui fait la remarque elle répond inlassablement que l’air marin garantit toujours des températures suffisantes pour ne pas avoir à s’encombrer de laines inutiles. Tout ça ne l’empêche bien entendu pas de trop couvrir sa petite fille chérie dès qu’il se met à faire un peu frisquet. Faites ce que je dis faites pas ce que je fais. Tam sourit. Liffey reste pour l’instant plongée dans son activité de l’instant. Elle remonte avec dextérité par de petits gestes rapides et précis l’une des armes qu’elle vient de nettoyer parmi toutes celles posées soigneusement devant elle. Toute à son ouvrage elle prend néanmoins le temps de lever les yeux sur son ange ; premièrement parce qu’elle l’aime, deuxièmement, parce qu’elle l’aime. Les bêtises de Tamise c’est jamais que des broutilles, se borne-t-elle à dire, je la surveille pas je la regarde grandir, c’est tout ; je veux juste pas en perdre une miette. C’est tout et ça me suffit.
   « Maman ? » La petite voix résonne étrangement dans la petite pièce. La réponse se fait un tantinet attendre au milieu du silence cotonneux qui après avoir repris ses droits embaume encore plus l’espace de sa plénitude douce-amère.
   « Oui ma puce » Enflammées par les quelques rayons de soleil filtrant à travers le carreau en cette paisible fin d’après-midi automnal, les boucles blondes de Liffey se balancent en cadence, semblent même danser devant ses yeux au rythme des cliquetis du métal tandis qu’elle s’agite pour finir dans les temps ce qu’elle a à faire. Un peu désolée de devoir interrompre une nouvelle fois un si joli ballet Tamise laisse encore un instant régner ce silence rempli de tic tac clic clac toc, mélangés au fsshhhh de l’écume bouillonnante sur les rochers.
   Lorsque Liffey croise le regard de sa fille celle-ci a toujours cet attendrissant sourire aux lèvres, naïf et profond à la fois. Irrésistible d’autant plus qu’il reste trop rare au goût de la jeune femme. Il lui a fallu apprendre à savoir profiter de ces petits moments de bonheur tout bête. Elle sourit à son tour et toutes deux restent ainsi quelques dizaines de secondes, se sentant un peu bêtes c’est vrai, mais surtout heureuses. Heureuses de se comprendre. Et de se comprendre.
   « On va bien s’amuser à la fête, hein Maman ? »
   « Oui mon poussin »



clic clic tic clac clic clic tic clac ffssshhhhhhhhh

Partager cet article

Repost 0
Published by injektileur - dans ishijima
commenter cet article

commentaires

Nyuka 04/12/2009 12:12


Coucou ! Le titre m'a accrochée en tant qu'ancienne japonisante :)
J'aime bien ta façon d'écrire. Tout semble calme et paisible. On n'a l'impression d'être dans les personnages avec toute cette description ! :)

Je lirai la suite dès que je finis mes sciences ! :)

A bientôt (sûrement à ce soir ^^)


injektileur 04/12/2009 13:54



merci beaucoup beaucoup Nyuka
sans te l'avoir dit, c'est vrai qu'on a des influences japonisantes communes.
et comme je crois l'avoir déjà un peu expliqué, ce roman va être un peu long. donc l'entrée en matière est un peu longue aussi. je tenais à ce qu'on voit un minimum comment l'ïle fonctionne avant
de rentrer dans le vif du sujet.
à très vite, donc et bonnes sciences ^^


AnGeLe 20/11/2009 17:22


Eloge des sens et tension palpable (ohohoh !)

AnGeLe


injektileur 21/11/2009 01:16



en fait on m'a dit que j'en faisais trop, et c'est peut-être vrai, mais j'ai des cironstances atténuantes, et plus l'histoire va avancer, plus les conditions de vie sur l'île vont se dévoiler,
plus tout ça deviendra logique pour les lecteurs je pense.
merci d'avoir lu, toujours.


Introducing...

  • : pour la main gauche
  • pour la main gauche
  • : des essais d'essais de romans en ligne, avec des nouvelles aussi, de la musique, de la poyézie, des traductions, quelques jeux vidéo et des bouts de pseudo-réflexions personnelles dedans...
  • Contact

injektzik

Sur Le Long Terme