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11 décembre 2009 5 11 /12 /décembre /2009 02:29

CHAPITRE 3 SUITE

   C’est sous ces circonstances peu amènes que se présente donc la fête de Jûgatsu Muika ; mais encore une fois Tamise ne s’en soucie guère. Elle dévale. Elle s’agrippe. Elle se rattrape. Elle bondit rebondit. Elle s’élève. L’air et le vent la sanctifient. Elle reste quelques secondes en impesanteur. Elle redescend. Puis s’immobilise enfin, petit à petit, tout en douceur, en jolie plume virevolant vainement pour repousser un peu plus le moment où sa vie finira. Devant elle se dresse le bois noirci d’humidité de la porte de Rhône et Néva. Les serrures seules brûlent leur brillance fade, au milieu des nœuds et des veines mats et hypnotiques. Pas assez hypnotiques cependant pour empêcher la fillette de sentir une présence, maladroitement camouflée derrière le pilier à sa gauche, tout près d’elle, à l’affût et prête à bondir, exhalant l’impatience.
   Dans un frémissement soudain deux petites mains fines se posent sur les yeux de Tamise, pas surprise le moins du monde. Aussi bien que celui de sa mère ou de Clyde l’odeur du corps qui tendrement se colle au sien n’a aucun secret pour elle. C’est celle de son amoureuse bien sûr. Son épiderme réagit dans l’instant.
 « Qui c’est ? » l’haleine sucrée et les cheveux bouclés lui caressent la joue. Un court frisson de plaisir remonte le long de son échine, depuis les talons jusqu'à la nuque.
 « Bah… je sais pas en fait… Une morue ? Une truite ? Un hareng peut-être… » Tamise ne perd pas ses moyens si facilement. Un petit rire secoue le corps fluet qui l’enlace presque maintenant, mais les doigts et les paumes respirant la propreté fraîche et douce ne cèdent pas pour autant.
 « Allez c’est pas bien compliqué… » murmure la voix toujours plus proche.
 « Un indice, je veux un indice ! » lance la fillette en pouffant.
 « Pas besoin, pas besoin. Même qu’y’a deux jours tu me disais que tu n’aimais personne d’autre que moi… »
 « J’ai dit ça, moi ? » elle rougit à peine
 « Oui. Je sais que c’est pas vrai, mais ça m’a fait très plaisir quand même. T’es trop mignonne ! » Tamise sent des lèvres encore plus douces que tout le reste et le bout d’un petit nez s’attarder sur sa joue gauche. Le frisson gagne en intensité et effectue un aller-retour éclair entre le haut du dos et les orteils.
 « Ben dans ce cas, à part Guadalquivir je vois vraiment pas… »
   Néva éclate de rire, libère Tamise – Grosse andouille, va ! Tu te trouves drôle ? Ouais, carrément… - lui donne un baiser sur la bouche, ni trop long ni trop court, puis prend ses mains dans les siennes. Tamise peut de son côté enfin prendre le temps de l’admirer. Elle est radieuse. Elle ressemble à un ange. Au-delà de cette comparaison largement galvaudée il y a une certaine vérité en transparence. Néva a littéralement le physique d’un ange. Pas un de ces ridicules angelots gras et inexpressifs qu’on voit dans les livres, non, un ange comme Tamise se les figure. Grands et Beaux. Des anges qu’on reconnaîtrait même sans leurs ailes ou leur auréole. Néva a la beauté des choses qu’on regrette. C’est une enfant belle comme la nostalgie subite d’une photo oubliée et ternie par les ans, belle comme une lettre d’amour (re)trouvée par hasard au fond d’un grenier trop sec fleurant bon le temps passé, dans un livre jauni et poussiéreux, lu mille fois, soit seulement quelques fois de plus que la lettre elle-même – Tam ne peut savoir ce qu’est un grenier, mais peu lui importe -. Ceci est d’autant plus vrai aujourd’hui, où elle est habillée et coiffée pour la fête – je voulais prendre du maquillage à maman mais elle a dit non, parce que je suis trop petite -, simple et mignonne à tuer pour elle.
   Contrairement à Tamise qui s’est contentée d’un short en jean très court elle a mis une robe, courte également ; une jolie robe en lin tachetée vert pâle, plissée à l’extrémité, à taille réhaussée et au décolleté droit, avec des manches courtes légèrement bouffantes, sous laquelle elle porte un T-shirt à manches longues blanc pur coton. Ravissante. Tamise a immédiatement remarqué les petits bracelets assortis aux motifs du bord des manches ; sans parler des bottines dont elle n’aurait jamais osé rêver ou du petit sac à dos en toile dans lequel on entend le trousseau de clés tinter gaiement. Ting ting clic clic. Elle n’est pas jalouse. Il lui suffit de regarder Néva dans les yeux pour s’en persuader. De très grands yeux bleu-vert aux pupilles cerclées de bleu marine, brillants comme des saphirs. Tellement beaux que la plupart des gens ne remarquent presque plus le reste. Ce qui est diablement dommage. Mais comment pourrait-on faire autrement face à ces perles ? On dit souvent à Tamise qu’elle a de beaux yeux, mais ceux-ci ne sont clairement rien comparés aux miroirs de Néva. Tellement beaux qu’ils en font peur, parfois. Comme un puits sans fond dans lequel on aurait malgré tout une irrésistible envie de se jeter la tête la première. Le regard de Néva a la beauté du secret, l’intelligence des choses qu’on passe sous silence. Tellement beaux qu’ils en laissent même le temps de comprendre pourquoi il vaut définitivement mieux se taire.
   A part Tamise, Néva n’a aucune amie proche. Juste des connaissances. Elle n’a pas d’ennemies non plus. Trop gentille et trop humble pour ça. Mais sa supériorité physique évidente la tient à l’écart de ses camarades. Seule Tamise a réussi à passer outre ce don du ciel ; ou plutôt à l’accepter et à l’apprécier – le vénérer – comme tel. Guidée par son instinct elle s’est progressivement rapprochée de la seule habitante de l’île suceptible d’incarner à ses yeux l’ensemble complexe de tous ses fantasmes d’enfant. Sa fierté et sa jeunesse l’empêchent de le formuler franchement, mais elle est raide dingue de Néva, depuis le tout début, leur première rencontre l’année dernière. Non, ce n’a jamais été de l’amitié. Et du haut de ses 7 ans Tamise brûle et brûle encore sans savoir d’où cela vient réellement. Son monde est trop étroit, ses sens trop développés, son imaginaire trop vaste, il lui fallait un exutoire intérieur, un nid silencieux où elle enfermerait ses envies à double tour, un gigantesque jardin secret où ses pulsions lui serviraient d’échappatoire à sa souffrance cloîtrée entre le gris du béton le gris du ciel et le gris de la mer. Chez Tamise, les jours de Douleur, tout vire invariablement au Gris. Les jours de Peur c’est le Noir qui détruit et remplit son champ de vision. D’une certaine façon, le corps de Néva, et dans une moindre mesure son esprit, sont la personnification unique et toute puissante du Bleu et du Rose qui l’aident à survivre. Il paraît que c’est ça, l’amour. Ce qui est sûr c’est que même Tamise, dans l’aveuglement bouillonnant de sa prime jeunesse, se rend compte que quoi que ce soit, ce qu’elle éprouve pour son amie est trop fort ; malsain presque. Et cela empire bien entendu dès que celle-ci se trouve dans les parages, jusqu’à en devenir difficilement contrôlable lorsqu’elles sont toutes les deux en tête-à-tête. Dans ces moments-là le champ de vision de la fillette déborde de bien plus de couleurs que le Rose ou le Bleu.
 « T’es venue me chercher pour qu’on aille à la fête ensemble ? »
 « Euh… pas vraiment en fait. Maman voulait que je lui prenne son parapluie qu’elle a oublié chez vous. » Néva sourit avec tendresse.
 « Toi au moins t’es franche ! Tu vas rire, mais moi aussi Maman m’a demandé de revenir pour lui prendre son parapluie. Le jour de jûgatsu muika ! T’imagines ? » dans sa voix on discerne nettement le mélange d’embarras et de fierté qu’elle ressent envers sa mère. Le premier mouille les consonnes, la deuxième accentue les voyelles.
 « Que veux-tu on est toutes les deux des filles de vilaines mamans rebelles ! » les deux fillettes pouffent en chœur.
 « Ah, à propos de ta Maman, regarde, je voulais te montrer ça à toi la première… »
   Lentement, juste assez gênée pour garder un air de petite fille convenable, Néva lâche les mains de Tamise pour les porter au bas de sa robe, qu’elle relève sans quitter son amie du regard.
 « Tadaaa ! Qu’est-ce que t’en dis ? – demande-t-elle en riant – la mienne se débrouille pas mal non plus, non ? »
   Tamise ne répond pas, absorbée par ce qu’elle a sous les yeux, et se contente d’un hochement de tête. C’est évidemment une petite culotte doublée que porte Néva. Elle a fini par céder à la mode elle aussi. Rhône a dû lui en coudre quelques unes. Et maintenant elle tourne sur elle-même pour montrer la plus jolie pièce à son amoureuse, comme un défilé miniature rien que pour elle. Tamise a beau déjà avoir eu l’occasion de regarder Néva en maillot de bain cela lui fait l’effet d’un long électrochoc. Ca doit être le 100% coton. Elle a faim. Le petit ventre tout blanc de Néva lui donne faim. Elle a envie de mordre à pleines dents dans une de ces adorables fesses que la culotte légèrement trop petite rend encore plus appétissantes. Et par dessus tout, elle tuerait pour avoir le droit de toucher le petit bout de tissu vert assorti à la robe, elle voudrait l’empoigner le caresser, goûter la peau sentir le mystère qu’il abrite. Une nouvelle sensation à son palmarès, une sensation inconnue. C’est le corps de Néva, pas le sien. Ca doit être d’une douceur tiède à tomber par terre. Le corps de Néva est plus beau que le sien ; visiblement plus doux que le sien. Elle ne se l’explique pas mais elle le sait. Et depuis une minute maintenant la faim la tiraille. Sa gorge est sèche comme de la pierre. Elle a découvert la faim-soif, ou la soif-faim. C’est déjà ça.
 « Par contre je sais pas si les coutures vont tenir très longtemps… Tu crois que c’est bon ? »
   Tamise ne répond pas tout de suite. Juste le temps pour elle de maîtriser ses instincts, des les enfermer dans son jardin. Elle ne touchera pas. Elle ne goûtera pas non plus. Néva ne comprendrait pas. C’est vrai. Elle le sait. Elle ne veut ni lui faire peur, ni lui faire mal. Ce n’a jamais été de l’amitié. C’est autre chose.
 « Oui oui, ça ira très bien. Allez, ouvre la porte on est pressées ! » lâche-t-elle enfin, calmée. L’Instinct ne se justifie que lorsqu’on arrive à le vaincre.
 « Tu m’a même pas dit que j’étais jolie… » rétorque Néva avec une moue boudeuse.
 « Tu es très jolie Néva » Tamise se veut la plus sincère possible.
 « Merci ! – grand sourire à mettre le Ciel à genoux – Tiens, dis-moi aussi merci d’avoir eu la présence d’esprit d’attendre dehors comme une imbécile que tu viennes me chercher ici… »
 « Merci Néva – rires synchrones – maintenant ouvre la porte ou on va vraiment finir par être en retard ! »
 « S’il te plaît ? »
 « S’il te plaît! »
   A 7 ans le jeu prend différentes formes.
   Elles ouvrent les cadenas toutes les deux, trois petits coups de coude, quatre sourires, cinq chatouilles et six caresses. Finalement la crise de Tamise est passée. Elles entrent dans l’appartement. Il est propre à l’excès. Elles cherchent les parapluies et les trouvent. Interrogations sur leurs mères respectives. Chatouilles pincette un peu trop forte bouderie bisou réconciliation. Malgré le retard Tamise prend le temps d’aller faire pipi. Elle sort des cabinets et Néva prend sa place, prétextant que ça urge. Toute de bonne foi vêtue Tamise râle exprès, prétextant qu’elle ne râle jamais assez. Entre deux éclats de rire Néva demande à Tamise, depuis l’intérieur des toilettes, de bien vouloir lui accorder le droit de faire caca en passant, par précaution. Faussement furieuse Tamise lui répond qu’elle a pas intérêt parce qu’elles ont vraiment plus le temps. Faussement gênée Néva lui répond à son tour que euh, ben c’est trop tard c’est fait. Eclats de rire redoublés.
   Les deux fillettes finissent par sortir, ferment la lourde porte tant bien que mal, avec des sautillements, avec des chatouillis, puis partent enfin rejoindre Liffey à l’entrée, courant à moitié, le souffle raccourci par les éclats de rire qu’elles n’arrivent plus à contrôler. Pendant tout ce temps le ciel n’a eu de cesse de s’approcher en voleur confiant, en prédateur aguerri : lentement mais sûrement. Aujourd’hui la chasse sera bonne. Toutes les proies sont réunies autour du point d’eau. Et subrepticement les nuages prennent position. Le carnage est inévitable. En compagnie de Néva, toute fascinée qu’elle est par son amoureuse Tamise a oublié de le sentir. Ou plutôt a refusé de le sentir. Elle s’en fiche. Néva est là. Maman et Clyde seront là. C’est la fête de Jûgatsu Muika.

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Published by injektileur - dans ishijima
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commentaires

Nyuka 20/12/2009 19:39


Ouh j'aime beaucoup ce passage :) J'aime bien la relation entre les deux fillettes ! :)
La description de Néva donne envie de connaître quelqu'un comme ça :)


injektileur 21/12/2009 00:45


oui, c'est un peu le genre de copine que j'aurais aimé avoir à cet âge.
je voulais pas non plus que ça devienne trop explicatif ou quoi que ce soit, mais Néva va évidemment avoir un rôle important dans l'histoire, ce n'est pas vraiment utile de le préciser. ^^
merci toujours Nyuka!


AnGeLe 11/12/2009 18:07


Elle est très intrigante cette fête !!!
Ze veux savoir ! ^^


injektileur 12/12/2009 03:55


ne t'inquiète pas, tu sauras, tu sauras!


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