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13 novembre 2009 5 13 /11 /novembre /2009 03:35

CHAPITRE 2 


   Le soleil ressemble maintenant à une grosse pêche à moitié écrasée qui éclabousserait l’horizon de son jus odorifère. La comparaison amuse Liffey par son côté finalement réaliste, comme elle scrute depuis une heure déjà la courte vie du crépuscule, appuyée au rebord de la fenêtre, la tête sur les bras. Elle a fini en avance sur l’horaire qu’elle s’était fixé, elle s’est inquiétée pour rien. Toujours très efficace au travail, que ce soit à l’usine ou ici chez elle dans ce qu’on pourrait appeler un boulot d’appoint. Depuis son plus jeune âge le mélange d’attirance et de répulsion qu’elle garde en elle pour les armes à feu lui permet de se charger sans que sa conscience ne la taraude de l’entretien et de la réparation – tâche dont elle s’acquitte mieux que quiconque – d’une grande partie de l’arsenal de l’île. Ce qui ne l’empêche pas de considérer tous ces objets comme des « engins de mort ». Le plus important pour elle est la somme non négligeable que lui rapportent ces « vérifications » ; une sorte d’argent de poche qu’elle n’utilise que pour subvenir un peu mieux aux besoins essentiels de sa fille et la gâter quand elle en a l’envie, dans la mesure de ses moyens.
   Elle s’extrait de ses pensées et se retourne pour la regarder. Qu’est-ce qu’elle est mignonne quand elle dort comme ça, ses petites pattes en guise d’oreiller… Tam s’est assoupie en attendant que sa mère en ait fini avec ses « machins ». Rien d’étonnant à ce qu’elle soit fatiguée, vu l’énergie qu’elle doit déployer tous les jours à l’école pour suivre les leçons, et surtout se faire respecter. La condition de fille d’importée n’est pas des plus enviables. Liffey a beau s’en rendre compte elle n’y peut pas grand chose, et culpabilise souvent, en vain… Elle aussi a beaucoup souffert. Mais avec le temps elle a également réussi à nettoyer sa mémoire de toutes les scènes difficiles de son enfance sombre et sale. Pas par lâcheté. Plus par fatalisme. Ses nuits sont bien assez agitées comme ça elle n’a pas besoin de s’atermoyer là-dessus quand elle est debout.
   Debout ? Voilà exactement le mot qu’il lui faut pour se secouer un peu elle aussi, sa tête est en train de jouer au métronome et ça l’agace. Elle se donne une claque – légère, la claque -  et déjà dans l’idée non-avouée de s’amuser se met à ramper sans bruit vers Tam.
   Quatre coups réguliers sur la porte répandent leur son sec et pauvre dans la pièce au moment précis où la jeune femme penchée tout contre le visage de sa fille s’apprête à la réveiller doucement pour lui demander de préparer la table. La petite ouvre instantanément les yeux et se retrouve nez à nez avec sa mère.
 « Qui c’est… » murmure-t-elle faussement inquiète.
 « Je sais pas… un monstre ? » répond Liffey, plus que prête à jouer le jeu.
 « Un gros monstre ? » continue Tam, tout sourire, avec dans les yeux cette lueur qui pourrait parler d’elle-même, propre aux enfants. J’ai pas peur ma maman est là.
 « Peut-être… Oui, c’est peut-être le très-gros-monstre-très-intelligent-qui-frappe-aux-portes-avant-d’entrer ! »
 « Ah ? C’est un nouveau celui-là, je le connais pas ! » un petit rire scintille et se fond aussitôt dans le silence.
 « Oh là là, tu devrais, c’est le plus méchant de tous ! En plus il s’attaque toujours d’abord aux petites filles qui ont pas mis le couvert ! »
 « Mais c’est terrible ! Qu’est-ce que je vais faire maman ? J’ai peur ! »
   Elle s’accroche au bras nu de sa mère, fin, gracile. Sous ses doigts la peau douce et chaude frémit. Sous cette peau elle entend vivre et remuer les muscles de celle qui lui a donné la vie au péril de la sienne, par une nuit de tempête. Même dans le cadre du jeu cela l’emplit soudain d’un pur concentré d’invincibilité absolue, elle se sent tout à coup envahie par une puissance salvatrice, ce courage supérieur qui lui manque tant quand elle n’arrive pas à s’endormir. Pourquoi je peux pas dormir avec toi maman ? Parce que tu es trop grande, tu dois apprendre à être seule dans ton lit, maintenant ! Une chose est sûre Tamise donnerait cher pour qu’elles restent ensemble figées ainsi à jamais et que cette sensation continue de faire résonner tout son être pour l’éternité.
 « T’en fais pas ma puce, je suis là ! Le gros monstre n’a qu’à bien se tenir ! Il sait pas encore à qui il à faire ! Qu’il y vienne, je vais lui montrer, moi, ce qu’a dans le ventre une maman-qui-a-peur-de-rien ! » pour appuyer ses propos Liffey part d’un grand rire théâtral (vraiment) tonitruant qui éclate et rebondit sur les quatre murs, le plafond et le plancher dans un va-et-vient presque étourdissant.
 « Bon, quand vous aurez fini de faire les andouilles je pourrai peut-être entrer… » la voix audiblement amusée elle aussi perce pile à travers la porte depuis l’extérieur. Nouveau court silence étudié.
 « Oups, c’est juste Clyde » lâche la grande, feignant la surprise mais franchement prise de rigolade.
 « Eh, va donc te mettre ton juste où je pense, tronche de merlan ! »
   Cette fois c’est la petite qui éclate de rire en se figurant concrètement sa maman avec une tête de poisson. Le genre de rire à vous illuminer un grand coup les ténèbres les plus profondes, les pires gouffres d’idées noires, comme ceux que l’on ne rencontre que dans les circonvolutions malades des cerveaux adultes. A cet instant Tamise est pour sa part folle de joie que Clyde soit venue lui rendre visite. Elle abandonne le bras maternel et se précipite vers la lourde porte en bois de chêne renforcé. Elle ne fait même plus attention à la coupure qu’elle s’est faite hier à l’école, juste sous la plante du pied droit. C’est dire si elle exulte. Elle ouvre les cadenas un par un, rapidement, toute sautillante parce que certains sont encore trop hauts pour elle. Elle soulève péniblement la barre de fer principale et peut enfin actionner la poignée. La porte pivote paisiblement sur ses gonds.
   Clyde apparaît, baignée dans la lumière mourante. Elle couvre presque toute l’embrasure. Très grande, plutôt massive dans l’attitude mais élancée par le corps, pour la résumer une seule expression vient à l’esprit : elle en impose. Tam lui saute au cou sans hésitation aucune. Elle l’adore pour maintes et diverses raisons qui, il peut être nécessaire de le souligner, ne sont pas uniquement matérielles ou bêtement intéressées. Bien sûr Clyde ne passerait jamais sans penser à un petit quelque chose pour « son tam-tam préféré » ; des images, un livre, de la musique, des friandises, des vêtements ou autres. Mais la petite s’applique à ne jamais réclamer non plus ; on lui a  expliqué un jour que ce n’est pas de cette façon qu’on obtient ce qu’on veut. Pas la peine de répéter elle comprend vite. De plus elle a horreur qu’on la traite de « profiteuse », et comme quoiqu’on dise elle préfère les câlins elle ne se prive pas. C’est presque comme si ça lui suffisait.
 « Bonsoir mon petit sucre, tu m’attendais ? Fais-moi un bisou… »
 « Non, j’étais en train de dormir, tu m’as réveillée, mais en fait je suis très contente que tu soies venue parce que, euh… ben maman elle déteste quand je dors pas dans mon lit, et queeuuuh… en plus j’ai pas mis le couvert, alors tu vois… »
 « Ah bon ? C’est sûr que c’est pas sérieux, ça… Coucou Lili tu veux que je le fasse ? » dit Clyde, toujours avec Tamise dans ses bras.
 « Non merci t’es gentille, je vais me débrouiller c’est pas très long. Viens t’asseoir, plutôt… »
 « C’est pas de refus j’ai eu une foutue journée ; mais dis-moi, ta marmotte, là, elle pousse vraiment comme un champignon ! Je fatigue déjà trop… » continue-t-elle en faisant mine de soupeser le « morceau ».
 « Eeeeh je suis pas grosse, moi ! » coupe la petite, à peine vexée.
 « Meuh j’ai pas dit ça mon canard, je dis juste que c’est moi qui faiblis… » Clyde la rassure
 « Ca c’est bien vrai ! T’as même pas pu battre l’autre empotée de Kansas avant-hier ! » confirme Tamise en rigolant, la langue tirée.
 « Hé, ça n’a rien à voir, ça, elle a triché, c’te truie ! Et toi, est-ce que je te demande si t’es fière que Colorado la trop bête ait eu une meilleure note que toi en arithmétique ? » rétorque Clyde, tirant la langue à son tour.
 « Eh, mais j’avais mal à la tête ! Et pis comment tu le sais, d’abord ? »
 « Ha ha, c’est que j’ai mes sources… Et le coup du mal de tête, on me la fait pas, à moi ! Va falloir que tu trouves autre chose si tu veux que je te croie, ma jolie. »
 « Je te jure j’avais mal à la tête ! » la petite continue de rire à essayer de convaincre Clyde – « le détecteur de mensonges humain » (autoproclamé) – avec ses demi-vérités.
 « A d’autres, je te dis ! – un peu plus bas pour en rajouter dans le « dramatique » - je sais même que tu as une amoureuse… »
 « Quoi ? Mais, mais, euh… c’est même pas vrai, d’abord ! » lance Tamise, pour l’instant plus surprise que véritablement gênée.
 « Ha ha tu vois je sais tout ! » Clyde triomphe.
 « Et c’est qui alors ?
 « La petite Néva de la classe 5. »
 « Même pas vrai ! » crie la petite emportée dans son élan.
 « La fille de Rhône ? » demande Liffey avec une légère envie de participer à la conversation. Tamise et Clyde ont entre temps fini par s’asseoir à la table basse, la première sur les genoux de la seconde. En parfaite synchronisation les deux se tournent vers Liffey et en guise de réponse hochent la tête d’un air censé être grave. Tellement grave que, étant donné l’extrême sérieux du sujet, Liffey ne peut elle non plus se retenir de rire.
 « C’est même pas elle, d’abord ! »
 « Ah bon ? Moi on m’a dit que vous vous étiez même fait un bisou… sur la bouche ! »
 « Quoi ? Mais qui t’a dit ça ? » Tamise est maintenant rouge comme une écrevisse.
 « Je suis bien informée, je te dis ! »
 « En fait, euuuh, c’est pas ce que tu crois, c’est Néva qui… fait ça à tout le monde euh… toutes ses amies… c’est presque comme dire bonjour, pour elle… elle… est un peu bizarre, tu vois ? »
 « Mmmmh je vois je vois… n’empêche qu’elle est drôlement mignonne tu trouves pas ? » rajoute Clyde, taquinant avec délectation sa petite préférée.
 « Euh ben… si, c’est vrai… elle est mignonne… » avoue Tamise qui ne sait plus où se mettre.
 « Donc j’avais vu juste… mes sources sont bonnes, ouh que je suis contente ! hihi…  »
 « Mééééeuuh j’ai dit non c’est pas elle, et pis… »
   Liffey de son côté préfère finalement observer les deux oiseaux en plein débat. Etudier en détail les moindres aspects de la personnalité  à peine fixée de sa fille lui procure un plaisir immense. Ce n’est en définitive que dans ces moments-là, si précieux, que Tamise se montre un peu sous son vrai jour de vraie petite fille. Envers Clyde elle éprouve un éventail de sentiments très variés, camaïeu complexe complet et labyrinthique qui va de la reconnaissance, de l’admiration pure à une certaine jalousie honteuse et obscure en passant parfois par l’attirance la plus primaire, reptilienne. Cette femme est avant tout, malgré ses manières plutôt rudes sa voix presque rocailleuse son physique impressionnant, la seule qui puisse « redonner son âge » à Tam. Une féminité alternative se dégage de ce corps plein, de ces mains fortes et douces à la fois. De son buste tout entier jaillit un instinct maternel parallèle, indépendant, voire à contre-courant, dont seules peuvent bénéficier les femmes à qui le ciel a refusé le bonheur d’avoir un enfant. Que celles et ceux qui considèrent encore qu’une mère ne peut et ne doit être une amie révisent leur jugement et regardent attentivement avec quel art Clyde est parvenue au fil des années à faire voler en éclats ces cloisons réputées indestructibles qui la séparaient de son « petit sucre ». Elle est autre. Elle est au-delà de l’idée même de maternité. Liffey sait qu’elle a manqué de commettre l’irréparable le jour où elle a appris qu’elle ne serait pas inscrite  sur les listes maternelles. On lui a refusé le bonheur. On l’a amputée à jamais de ce qui aurait fait d’elle une femme comblée. On lui a arraché des mains la chair de sa chair avant même que celle-ci existe. Pendant des mois elle est restée inconsolable. Liffey se souvient avoir passé de nombreuses nuits à ses côtés, à faire de son mieux pour lui faire oublier sa condition. Elle ne pleurait que très rarement la journée, mais lorsque le soleil se couchait son désespoir revêtait une sorte d’habit lunaire suranné qui le rendait insupportable. Cloîtrée à l’intérieur de son grand lit froid, recroquevillée dans ses draps mouillés de larmes elle sombrait lentement, la grande fille d’ordinaire si solide et courageuse s’offrait petit à petit au Néant glacial qu’on lui imposait, chaque nuit un peu plus passive et inerte face au désarroi grandissant qui frappait ses nerfs et son esprit jusqu’aux axones. Liffey s’était mise à vouloir la réchauffer. Touchante vision que celles de ces deux corps de gabarits si différents serrés l’un contre l’autre, frissonnants l’hiver sous les couettes et l’été dans la chaleur accablante, nus et en sueur, le contact physique comme seul moyen d’oubli le plaisir charnel comme unique voie d’expression, unique issue unique fin. Mais encore plus touchante fut la joie sincère de Clyde pendant toute la grossesse  de Liffey. Leurs rapports se sont alors inversés : Clyde aux petits soins pour son amie, toujours là quand il fallait, douce et attentionnée, d’une gaieté sans faille, ne perdant pas une seule occasion de caresser le beau petit ventre rebondi ; et Liffey, tout à fait prête à se laisser dorloter, mais souvent prise à son tour de crises d’angoisses de coups de déprime trop forts pour n’être mis que sur le compte du bouleversement hormonal. Pourtant dès que ça allait trop mal elle pouvait compter sur Clyde. Clyde n’était jamais loin. Ce n’est que bien plus tard que la jeune maman s’est rendue compte, bien qu’elle ne comprit pas les causes de ces crises, que son amie lui avait probablement autant sauvé la vie, sinon plus, qu’elle la sienne.
 « Et toi Liffey qu’est-ce que t’en penses ? »
 « Moi ? euh… penser de quoi ? » elle a complètement perdu le fil
 « Mais de la petite Néva, bien sûr ! »
 « Ah, oui… En fait je la connais pas très bien »
 « Et sa mère ? » Clyde commence son interrogatoire discret.
 « Ca c’est une autre histoire… j’ai pas particulièrement envie d’en parler… »
 « Ah ? »
   Si toute la curiosité du monde pouvait être réduite au niveau d’une monosyllabe ce serait sans aucun doute celle-là.
 « Quoi, ah ? »
 « C’est précisément le genre de truc – tu me connais – qu’il faut pas sortir quand je suis dans les parages… »
 « Quel truc ? »
 « Le « j’ai pas envie d’en parler ». Y’a rien de pire pour attiser ma curiosité, qui a d’ailleurs pas besoin de ça pour être grande tu le sais. »
 « Ho, tu m’emmerdes… »
 « Maman, dis pas de gros mots ! » Tam rappelle à l’ordre
 « Pardon mon ange, t’as raison. Mais c’est de la faute de Clyde c’est elle qui fait exprès de m’embêter alors qu’elle connaît déjà la réponse. »
 « Mooooaa ? Mais pas du tout ! J’aime juste me tenir au courant, rien de plus » assure Clyde, assez vexée d’être accusée à tort.
   Effectivement, à cet instant Liffey ne se doute pas que son amie ne fait pas semblant. Elle ne croyait pas avoir été aussi discrète et ne pouvait s’imaginer que Clyde serait autant capable de se voiler la face.
 « Mais si tu crois que je vais te laisser t’en tirer comme ça… »
   Il y avait quelque chose de triste voire pathétique dans l’attitude de cette jeune femme prête à se balancer sa naïveté à la figure sans vraiment s’en rendre compte, par une ironie presque douloureuse, travaillée.
 « Arrête un peu, Clyde, s’il te plait… » Liffey n’est pour sa part plus d’humeur à plaisanter.
 « Et toi Tam, tu sais quelque chose ? » continue Clyde, imperturbable, prise à son tour dans son élan.
 « Ben non… ou… en fait j’ai juste remarqué que Rhône et Maman sont souvent ensemble. Mais je sais pas ce qu’elles se disent c’est toujours quand je suis à l’école. – c’est Liffey qui rougit la première, désarçonnée par l’innocence toute fraîche de sa fille – et puis elles se retrouvent la nuit je crois… - de légèrement rouges les visage des deux femmes passent au blanc, d’un seul coup, et les yeux dans les yeux elles se figent – J’ai déjà entendu maman partir pendant que je dormais, ou alors c’est Rhône qui vient la chercher ; mais je sais pas où elles vont… »
 « Oh… - c’est un gouffre, un abîme immense qui sépare ce oh du ah prononcé deux minute auparavant – Voyez-vous ça… »
   Ces trois mots déboulent sur un ton affreusement neutre, transparent. Ils percent chacun la chair de Liffey comme autant de flèches gelées. Quant à l’expression, ou plutôt le masque en lequel s’est transformé en l’espace d’une demi-seconde le visage de Clyde, il est tellement froid, impassible jusqu’à la douleur que son amie ne peut se retenir de baisser le regard. Bien qu’elles préféreraient mourir que de faire subir à Tamise une dispute aussi soudaine qu’incompréhensible, ridicule et (presque) sans fondements, les deux femmes ne trouvent à l’inverse plus la force de dire quoi que ce soit. Le silence plombé qui s’abat sur les trois corps et explose au sol revient exactement à la même souffrance aiguë pour la petite. Ca la brûle de l’intérieur, comme si son sang devenait acide, sa lymphe chlorée et que son cœur se transformait en une bombe à l’explosion anormalement lente, alors qu’à l’extérieur l’atmosphère saturée de glace change les particules de l’air en milliards de microscopiques lames de rasoir givrées qui filent le long de sa peau à vif. En quelques secondes Tamise devient la plus livide des trois.
 « Qu… qu’est-ce qu’y a ? J’ai dit quelque chose de mal ? »
 « Tais-toi, Tam » lâche Liffey dans un souffle bien avant de réaliser son erreur. Dans ces moments-là on a beau être la meilleure des mères connaître son enfant sur le bout des doigts l’aimer comme on ne pourra jamais s’aimer soi-même, l’Erreur finit toujours par se montrer, vicieuse, pernicieuse, tout simplement humaine.
   Des larmes se mettent à couler lentement le long des joues toutes lisses de Tamise ; sans bruit elles glissent jusqu’au menton avant de tomber sur ses genoux en faisant un petit ploc ploc. C’est ce ploc ploc qui tire brusquement les deux femmes de leur léthargie abasourdie. Très vite elles tentent de remédier à la situation. Elles consolent tant bien que mal la petite elles lui demandent pardon Liffey la prend dans ses bras, l’embrasse, puis c’est au tour de Clyde, elles ne se regardent pas ou à peine, sinon pour se jeter des coups d’œil furieux et coupables à la fois. Avec lourdeur elles arrivent finalement à changer de sujet.
 « Tiens, mais tu m’as pas encore fait voir ton carnet de notes aujourd’hui, non ? Va me le chercher il faut que je le signe ».
   La petite s’exécute et pendant une poignée de secondes Clyde et Liffey se fixent, presque par surprise presque involontairement. Un mauvais écrivain dirait qu’il n’existe pas de mot pour décrire de tels regards, un mauvais poète qu’on y trouverait tout ce qui fait la Femme. Mais l’instant est trop bref et déjà Tamise revient à la table avec son cahier.
 « Eh bien dis-moi, c’est pas trop mal tout ça, hein ? » fait Liffey, se débattant du mieux qu’elle peut entre les cordes à violons.
 « J’ai même eu la meilleure note en dessin, là, regarde… » confirme Tamise avec un léger snif, ses mignons petits yeux encore tout rouges.
 « C’est bien ma loutre je suis très contente pour toi. Par contre tu vas me faire le plaisir de t’appliquer un peu plus en calcul, ça baisse constamment depuis le début de l’année ! »
 « C’est vrai c’est vrai, mais c’est pas facile aussi… »
 « Raison de plus ! Bon… et il est où ce fameux dessin ? » demande Liffey un peu moins empêtrée, et déjà plus motivée pour redonner le sourire à sa fille.
 « Ah, ben… la maîtresse nous les rend demain, elle les a oubliés chez elle ce matin… » explique Tam, plus sérieuse encore.
 « Tu me le montreras ? »
 « Bien sûr, et à Clyde aussi. J’en suis très fière vous savez… » un sourire réapparaît enfin sur sa jolie bouille. La fillette parcoure la table du regard plusieurs fois de suite, de bord à bord. Des billes qui lui servent d’yeux elle dévisage à tour de rôle sa maman et sa deuxième maman d’un air maintenant interrogateur et attendri. Ainsi naît dans la pièce-cocon l’impression étrange, ce sentiment diffus et brillant matérialisé par l’idée que quelque puisse être le problème c’est elle et elle seule qui aura toujours raison. A ce moment précis, Tamise se montre effectivement la plus mûre des trois.
 « Faut que j’y aille » Clyde brise le silence-caméléon
 « Déjà ? » répond étonnée la petite maîtresse de maison ; triste, aussi, mais après les larmes elle trouve qu’elle en a assez fait pour aujourd’hui.
 « Eh oui… on aura tout le temps de se voir demain de toute façon, pas vrai ? On discutera si tu veux. »
 « D’accord »
   Clyde se lève, s’étire un peu et se baisse à nouveau pour embrasser Tamise. La fillette restée assise passe ses bras autour du cou pulsatile de la jeune femme. Elle adore l’odeur de Clyde, ce mélange de senteurs tirées de fruits qu’elle ne connaît pas, le parfum si subtil qui émane de cette peau impeccable, entre le musc et le pin sans doute. Peu importe le nom réel de ce courant de fragrances pour Tamise c’était comme si les forêts qu’elle ne voyait qu’en images se dressaient d’un seul coup au milieu de l’océan et de cette île empuantie par le béton. Devoir lâcher le cou de Clyde amène la même souffrance, peut-être même encore plus insondable que le silence-mortier quelques minutes plus tôt. Lorsqu’on a sept ans, si l’idée de nostalgie est difficilement concevable, celle d’une nostalgie des choses qu’on a jamais connues et qu’on ne connaîtra jamais reste quant à elle quasiment impossible à appréhender. Pourtant Tamise est sous nombre d’aspects une enfant précoce, et c’est bien à ces concepts complexes qu’elle réagit alors qu’elle ne veut se résigner à laisser partir sa deuxième maman. Clyde se redresse enfin – avec quelque peine pour faire lâcher prise à la petite – se dirige vers le fond de la pièce prend le sac bien rempli – clic clic clac – le met sur son épaule et sort sans claquer la porte.
   Dehors la pêche a complètement disparu et c’est le gros bonbon à la menthe qui la remplace, majestueux et irréel.
   Plutôt sonnée Liffey se décide enfin à allumer une bougie pour constater que le couvert n’est toujours pas mis puis pense avec regret qu’elle n’a une nouvelle fois pas osé proposer à Clyde de rester dîner. Cela dit c’était clairement pas le bon soir, donc arrête tes jérémiades Tam doit avoir faim. Elle se lève et se tourne vers la cuisine, tandis que Tamise aperçoit avec un petit soupir de satisfaction le cadeau que Clyde lui a laissé. La petite déchiffre à voix basse les mots bizarres qu’elle ne comprend pas sur la couverture, prend le livre à deux mains et s’allonge avec. Les images lui plaisent. A l’extérieur la lune rayonne comme un soleil froid, son halo épars et mystique multiplié à l’infini par le bleu marine des minuscules dunes de l’océan.

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Published by injektileur - dans ishijima
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commentaires

Nyuka 04/12/2009 16:53


Si, je suis bien d'accord :)


injektileur 04/12/2009 17:03



tout est bien qui commence bien alors XD


Nyuka 04/12/2009 15:56


Ha ha une île que de femmes ^^ Fantasme masculin ? :)

Je file lire le chapitre 3 (oui... les sciences m'ont vaincue. Je reprendrai les armes après la lecture de ton histoire ^^)


injektileur 04/12/2009 16:43



fantasmes, pas forcément, non? Cauchemar pour certaines, peut-être! 
Mais sans avouer depuis combien de temps cette histoire est dans mes tiroirs et dans ma tête, j'ai commencé à l'écrire à peu près à la sortie d'un film français qui a fait un carton, avec que des
femmes dedans. Je me suis alors dit que ça marchait à merveille. A part quelques rares cas (les 7 samourais de Kurosawa par exemple), les histoires d'hommes où on ne voit absolument que des hommes
ne "fonctionnent" pas, selon moi. Alors que les histoires entre femmes, si. Tu n'es pas d'accord? ^^


Loulo 13/11/2009 21:22


rafraichissant!
clic clic tic clac clic clic tic clac ffssshhhhhhhhh


injektileur 14/11/2009 01:10



vu comme ça, c'est vrai que ça fait un peu pub pour le Schweppes.
je vais voir si je garde.
en tout cas, merci d'avoir lu!


Pierre-A. 13/11/2009 19:44


Super ce nouveau papier peint!
Super ce chapitre 2, chapitre 3 pour quand ?
tendre baiser pour un blogueur qu'on aime a attendre.


injektileur 13/11/2009 20:15


content qu'il te plaise! Je ne sais pas si je vais le garder, mais c'était aussi pour faire plaisir à ta douce. ^^
content que l'histoire te plaise. La suite sera en ligne vendredi prochain.
zoubi.


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