Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 décembre 2009 5 04 /12 /décembre /2009 01:20

INTRA     L’affaire des petites culottes compensées

   Tout a commencé avec une petite taquinerie de Clyde, ou peut-être une des questions existentielles de Tamise. Cela est en rapport direct avec la tenue vestimentaire des écolières et une description succincte devient donc nécessaire. Il y a une quinzaine d’années les matriarches ont débattu sur l’utilité ou non d’instaurer le port de l’uniforme à l’école. En ce qui concerne le fond elles ont fini par se mettre d’accord pour dire que cela ne pouvait pas faire de mal à quiconque. Ne restait plus qu’à décider de la forme. L’idée d’une quelconque blouse fut rapidement écartée, le Conseil ayant convenu du « manque esthétique flagrant » d’un tel accoutrement, même si cette solution semblait d’emblée la plus économique. Force est d’admettre que les matriarches ont en définitive été beaucoup moins regardantes qu’à l’accoutumée sur les dépenses. Dans l’île certaines ont d’ailleurs protesté que les membres du Conseil avait depuis longtemps passé l’âge de jouer à la poupée. Mais peu importait le prix, les matriarches ont considéré de leur côté que le bien-être des petites prévalait sur tout le reste ; et selon elles ce bien-être passait aussi par le besoin de se sentir jolies pour aller à l’école. Et effectivement les petites ont eu de quoi être fières. Amour, la trésorière, s’est arrangée pour se procurer on ne sait où tout un stock de vêtements qu’elle affirme encore avoir dessinés elle-même. Dans toutes les tailles et pour chaque saison – été et hiver – de modèle identique et complet des souliers au serre-tête. Petite liste descriptive de la tenue estivale, celle que porte en ce moment Tamise et ses camarades. De bas en haut :
 - Mocassins vernis noirs, très simples, languette sans décoration particulière. Très sobre mais très mignon et très luxe.
 - Fines chaussettes blanches en coton, un peu plus longues que des socquettes. Aucune décoration non plus.
 - Jupe droite bleu marine, portée plutôt bas sur la taille, jusqu’à mi-cuisses. Ce qui a coûté le plus cher. Très jolie très solide et très bien faite. Elle tombe parfaitement.
 - Ceinture assortie aux chaussures. Boucle plaquée argent dont chaque élève choisit le motif ; c’est en général la seule partie de l’uniforme que les filles conservent d’une année sur l’autre – des rallonges sont régulièrement effectuées – puis gardent en souvenir. Le reste est normalement revendu aux mères les moins fortunées pour leur permettre d’économiser sur la croissance de leur fille.
 - Chemisette blanche à manches courtes, très fine, relativement cintrée « pour que ça ait de l’allure ». Longueur moyenne. Plutôt pensée pour se porter hors de la jupe et de fait cacher la ceinture – ne pas chercher à comprendre – on y rajoute un col marin et un foulard noué de la même couleur que la jupe.
 - Serre-tête dans le même esprit que les petites ont droit de décorer comme elles le souhaitent jusqu’à leur dixième année. Possibilité de varier avec un queue de cheval ou des nattes. Les cheveux trop courts sont mal vus.
A ceci il faudra ajouter un gilet bleu clair sans manches pour l’automne et les rares journées plus fraîches. Ce n’est qu’un mois après le jûgatsu muika que les élèves sont priées de mettre leur uniforme d’hiver, juste avant que les températures chutent brusquement, comme chaque année à la même période.
   Mais hiver comme été pour que cette description soit exhaustive il faudra la compléter par l’élément au centre même de l’anecdote : les sous-vêtements, et plus particulièrement la culotte. Il faut savoir que ce drôle d’objet a toujours beaucoup intrigué Tamise. C’est gênant ça gratte ça tient chaud ça se salit vite et surtout il faut faire attention à ne pas faire pipi dedans. Qui plus est, d’un point de vue esthétique l’instrument laisse à désirer. C’est ni très grand – d’où peut-être le nom de « petite » culotte – ni collant et dans tous les cas pas vraiment seyant. Ca garde –assez logiquement c’est vrai – toujours la même structure simpliste qu’on ne sait qui essaye d’égayer avec des motifs et des couleurs censées être mignonnes ou rigolotes. On voit de tout : des blanches des roses des mauves, à pois, à cœurs ou à rayures, avec des animaux, avec un petit nœud devant – très pratique pour ne pas se tromper de sens, car oui il y en a un – ou des contours décorés sur les élastiques, voire des élastiques brodés eux-même.
   Une grande diversité qui n’a pourtant de cesse de perturber Tamise dans sa vision très pragmatique de l’outil textile. C’est quoi la finalité du truc si on doit pas le voir ? T’occupe, et enfile-moi ça vite ou j’me fâche ! Mais les menaces n’ont jamais fait dévier Tamise de sa trajectoire – qui est la bonne puisque c’est la sienne -, elle est têtue comme dix saumons et prend un malin plaisir à les passer outre tant qu’on ne lui a pas expliqué clairement le pourquoi du comment. Liffey et Clyde ont donc dû agir. Au cours d’une discussion entre six yeux cette dernière a fini par convaincre la petite, à force de ruse et d’humour. Elle a commencé par lui avouer que la culotte en elle-même servait avant tout de « cache-sexe ». Tam connaissait déjà le mot. Elle réfléchit une poignée de secondes puis un rien provocatrice dans l’attitude tira sa jupe, fit mine de s’observer l’entrejambes – sous les yeux plus éberlués que véritablement choqués de ses deux mamans – avant de relever la tête et rétorquer avec un sourire malicieux qu’elle trouvait sa poupoune très mignonne comme ça et qu’elle ne voyait pas pourquoi elle devrait la cacher. Elle faisait semblant de ne pas comprendre les raisons qui font que malgré la grande largesse d’esprit des habitantes de l’île – au moins par rapport à la nudité - aucune d’entre elles ne semblaient apprécier à sa juste valeur la vision d’une petite fille se baladant les fesses et le minou à l’air. Et ce, notamment pendant les descentes acrobatiques des bâtiments – en jupe rappelons-le – où il n’est effectivement pas simple de cacher le fait qu’on a précisément rien à cacher.
   En résumé tout le monde, après avoir été amusé par la fantaisie de la chose et son côté mignon tout plein d’innocence, commença à se lasser de subir chaque jour l’anatomie intime de Tamise. Parmi ses copines aucune n’osa l’imiter et certaines lui firent même des réflexions rapportées de leurs mères. Comme quoi une jeune fille « comme il faut » - notez l’expression ridicule – devait porter une culotte, du matin jusqu’au soir. De son côté Liffey commença à en avoir assez quand on s’est mis – sans aucun tact – à lui faire comprendre qu’on trouvait que sa petite manquait d’éducation, mais c’est l’hypocrisie quasi-générale – de rigueur – qui acheva de l’exaspérer le jour où elle eut vent des bruits qui couraient sur son propre compte. Dans son dos certaines – dont nous tairons les noms ; pour l’instant – la traitaient tout bonnement de mauvaise mère. Insulte suprême s’il en est. Liffey aurait tout à fait pu mettre un terme aux commérages par des moyens peu diplomatiques – ses poings ses pieds ses coudes son front ou ses genoux – avec d’autant plus d’assurance qu’elle savait Clyde de son côté, mais elle préféra cette fois tenter une approche – et si possible une revanche – plus en finesse. Raison pour laquelle Clyde et elle ont décidé d’instruire Tamise sur ces questions d’ordre principal. Mais à défaut d’instruction les deux femmes se sont vite trouvées nez au mur des convictions de leur fille. Clyde réussit néanmoins – éclair de génie comme il lui arrive souvent d’en avoir – à s’introduire dans les lignes de défense de la petite avec un meilleur angle de pénétration.
   Extrait de ce moment d’anthologie coincé dans un quotidien d’une banalité par définition écrasante :
 « Je comprends bien tes arguments, Tam, et un peu plus et tu réussirais presque à me convaincre ; mais je crois qu’on t’a pas tout dit et qu’il y a une chose que tu sais pas encore… » silence placé comme sur une partition
 « Ah bon ? Et c’est quoi alors ? » à sept ans, Tamise ne peut résister à ce genre de carotte
 « Non non, en fait ça sert à rien que je te le dise tu changeras pas d’avis, de toute façon… » Clyde, impassible tel un congélateur vide, boit deux trois gorgées de son jus d’orange sous le regard intrigué de la petite, et aussi celui de Liffey qui se demande ce qu’elle va bien pouvoir encore inventer comme thonerie.
 « Allez, dis-moi ! Ca m’intéresse ! »
 « Non, j’ai plus envie… »
 « Allez, te fais pas prier ! » Tam perd déjà patience
 « J’ai dit non » Clyde a du mal à réprimer un sourire
 « Allez, quoi ! »
 « Insiste pas. Tu demanderas à ta mère une autre fois. » Liffey ouvre de grands yeux rieurs
 « Faudrait déjà que je sache de quoi tu parles… »
 « Non, pas maman, elle est nulle elle sait jamais rien – gros bisou rapide à Liffey déjà vexée, assise à côté d’elle à la table – Pardon maman tu sais que c’est pas du tout ce que je voulais dire – elle se tourne de nouveau vers Clyde, presque suppliante – Alleeeeez, s’il te plaît Clyde je veux savoir ! Et tu vois ce que tu me fais dire ? Maman est fâchée maintenant… »
 « Bon… d’accord… - petit soupir reconnaissant de Tamise, regard curieux de Liffey, et silence dramatique calculé de main de maître par une Clyde sûre de son effet – En fait ça concerne ta santé… »
 « … Ma santé ? »
 « Oui. C’est très dangereux de ne pas porter de culotte. »
 « Dangereux ? Pourquoi ? »
 « Eh bien… Tu aimes plonger entre les barres d’immeubles, pas vrai ? »
 « Oui, j’adore ça, même. Où est le problème ? » Tamise ne voit pas où veut en venir sa deuxième maman, et Liffey non plus d’ailleurs.
 « J’y viens… Tu ne dois pas être sans savoir que quand tu plonges tu es soumise à de très forts frottements avec l’air, à des pressions beaucoup plus importantes que la normale… »
 « Ben ouais, et alors, pour moi ça fait partie du plaisir de plonger, je crois… »
 « J’en doute pas j’en doute pas… Quand tu plonges tu fermes la bouche, non ? »
 « Ben si, sinon j’avale trop d’air et ça me rend malade… »
 « On est bien d’accord… - Liffey laisse échapper un petit rire, elle comprend enfin la blague. Sa fille lui jette un coup d’œil soupçonneux – A ton avis, à quel moment du plongeon tu atteins ta vitesse maximale ? »
 « Juste avant de m’accrocher au fil, c’est logique… - elle s’arrête deux secondes – mais ça veut dire quoi tout ça, j’en ai marre ! » Tamise s’énerve un peu.
 « J’y viens je t’ai dit !
 « Bon ben vas-y alors ! J’ai vraiment l’impression que vous vous fichez de moi… » coupe la petite de plus en plus irritée
 « Mais pas du tout, ma puce, pas du tout… » la rassure Liffey, avec tout le sérieux dont une mère doit savoir faire preuve aux moments cruciaux.
 «  Je continue. Quand tu t’agrippes au câble, tu change de sens, pas vrai ? Tu avais la tête en bas, et tu te retrouves la tête en haut. A ce moment précis, quelle est la partie de ton corps la plus exposée à ces courants d’air ? »
 « Je vois pas… » Tamise, qui finit par saisir ce que Clyde essaie de lui faire comprendre, devient soudain plus inquiète qu’énervée.
 « Réfléchis un peu ! On est en train de parler de culottes ! » Clyde la bouscule exprès.
 « Tu veux parler de ma… poupoune ? » l’inquiétude grandit dans les yeux de la petite fille.
 « Eh ben tu vois, quand tu veux ! Appelle-le comme tu veux, mais ton minou est mis à rude épreuve, crois-moi ! »
 « Mais euh… la poupoune c’est pas une bouche, c’est fermé, euh… ça s’ouvre pas… c’est… hermétique ! » elle a trouvé le mot qu’elle cherchait.
 « Hermétique ? Tu rigoles ? Tu crois que ça résiste aux courants d’air ? »
 « Euh… » Tamise est un peu perdue
 « Ecoute-moi bien je vais t’expliquer quelque chose de très important. Ta poupoune comme tu dis est loin d’être hermétique. Comment tu ferais pipi, sinon ? – Tamise ne peut qu’acquiescer, toute penaude – Et quand tu plonges, ça veut dire que l’air peut rentrer aussi. C’est rare, mais imagine qu’un jour cet air remonte plus haut, dans ton ventre… Eh ben crois-le ou non, mais tu deviendras aussi énorme que la grosse Tibre ! »
   Le choc. Presque bouche bée Tamise resta un long moment sonnée, incapable d’articuler le moindre son. Tibre est la seule habitante de l’île à avoir été rayée des listes maternelles pour « excès pondéral ». Dans son cas il conviendrait mieux d’appeler ça « obésité » mais on a pensé que ça ne ferait que l’isoler encore plus. Elle possède notamment un ventre énorme qui – Clyde le sait bien – terrifie littéralement Tamise, la fillette n’arrivant pas à comprendre où et comment ce bide monstrueux, ce pouf tellement gras qu’il en prenait un aspect mi-liquide visqueux saturé d’huile mi-terreau de mauvaise qualité avait pu trouver les quantités suffisantes pour satisfaire son appétit visiblement insatiable. La vérité est que Tibre utilise l’écrasante majorité de ses revenus pour racheter les tickets de rationnement des moins gourmandes, en particulier ceux destinés à l’achat de boissons sucrées, extrêmement recherchés. Elle en a les moyens, elle occupe un poste important : c’est elle qui gère l’ensemble de la production de l’usine 8, usine où travaille d’ailleurs Liffey. Raison pour laquelle cette dernière à l’habitude de dire qu’elle a pour patronne une baleine, ne serait-ce que pour faire un peu rire sa fille qui adore ce genre de blagues.
   Mais ne nous écartons pas du sujet, cette fois-là Tamise ne rit pas du tout. Elle garda le silence inquiet des jours graves, puis parvint enfin à demander ce qu’on pouvait faire pour éviter une telle abomination. Ses deux mamans lui répondirent d’un ton rassurant – mais avec de plus en plus de mal à ne pas se marrer comme des… baleines – qu’elle n’aurait rien à craindre pour sa poupoune et son ventre si elle consentait à mettre ces fameuses culottes. De leurs tissu elles la protègeraient contre tous les courants d’air et autres bourrasques de vent possibles et imaginables. Tamise se laissa ainsi convaincre et décida de mettre en pratique ce conseil dès le lendemain. Ce qui fut fait.
   L’histoire aurait pu s’arrêter là que ça n’aurait – on s’en doute – absolument pas dérangé Clyde et Liffey… mais ç’aurait bien entendu été sans compter sur « l’imagination débridée » de leur fille, qui prit en définitive l’affaire comme n’importe quelle petite de sept ans qui se respecte, c’est-à-dire très très au sérieux.
   Ce n’est pas le lendemain, mais le jour d’après que Tam est revenue à la charge. Il n’est à proprement parler pas nécessaire de préciser que lorsqu’elle a remis ladite « affaire » sur le tapis Liffey ne se souvenait plus de quoi il s’agissait. Belle preuve de la différence de sélection dans la mémoire sélective entre les adultes et les enfants. Le temps que la jeune femme se rappelle exactement les tenants et aboutissants de la plaisanterie de laquelle avait découlé la panique de sa fille, Tamise était déjà en train de lui faire part – avec moult exemples en main – de son inquiétude quant à la solidité et à l’imperméabilité à l’air de ses culottes qu’elle n’avait quasiment jamais portées avant ce funeste jour de printemps. Tout en maudissant Clyde intérieurement Liffey s’inquiéta à sa son tour de savoir Tamise si inquiète. Inquiète au point de l’avoir gardé pour elle sans rien en dire à ses copines. Elle eut beau faire de son mieux pour apaiser les craintes de sa petite, lui dire que ses culottes étaient parfaites, celle-ci commença à sangloter qu’elle préfèrerait mourir plutôt que de ressembler à Tibre et qu’il fallait donc qu’elle se résigne à abandonner le plongeon. Consternée, Liffey réfléchit un instant et proposa à Tam – idée lumineuse – de renforcer ses sous-vêtements avec un deuxième bout de tissu cousu à l’endroit stratégique. Elle n’aurait ainsi vraiment plus aucune raison d’avoir peur des coups de vent surprise. Tamise fut de suite ravie au plus haut point de la trouvaille de sa maman et lui demanda des détails – mais dis, comment tu vas faire ? Très simple ; tu vois qui c’est, Elbe, la repriseuse ? Oui. Eh ben c’est une bonne amie à moi, elle me donnera ses chutes, et… ses chutes ? Elle a des fuites ? Mais non bécasse ses chutes de tissu ! Et avec ça je vais te faire les plus jolies culottes sécurisées que tu as jamais vues ! Ouaaais ! Merci maman ! - ; elle lui sauta au cou et l’embrassa comme si elle voulait l’étouffer de sa reconnaissance. Le soir même elles se rendirent ensemble chez Elbe qui ne posa pas de questions, s’imaginant sans doute que des restes de tissu constituaient un excellent moyen de divertir la petite. Tamise se montra cependant relativement regardante par rapport aux couleurs et aux motifs. Elbe fut impressionnée par les goûts très arrêtés de la fillette et affirma qu’elle n’aurait pas mieux choisi elle-même, ce qui rendit Tamise très fière. Elbe a la réputation d’être une connaisseuse – son métier de couturière lui colle à la peau, bien qu’elle se plaigne souvent de ne passer son temps qu’à repriser, faute de commandes – et ses opinions dans le domaine font autorité sur l’île. Raison pour laquelle, entre parenthèses, Amour la trésorière soi-disant styliste et elle s’entendent comme du poisson pourri. Quoi qu’il en soit, tout ceci aurait dû mettre fin une bonne fois pour toutes à cette histoire sans queue ni tête de poupoune enrhumée… Mais il était impensable que Tamise, vaincue de la sorte, se rende sans baroud d’honneur.
   Car lorsque l’inquiétude disparaît Tamise retrouve en général sa langue, et cela s’est traduit ici le jour suivant par un (très) court défilé improvisé devant les copines sidérées. En jeune fille qui ne perd jamais une seconde quand il s’agit de tester une nouveauté, Tam a immédiatement adopté une des culottes que Liffey lui avait confectionné avant de se coucher. Il fallut bien moins d’une semaine pour que toute l’île entende parler de cette nouvelle mode des « culottes compensées » et à peu près autant de temps pour découvrir qui en était à l’origine. Toutes les écolières tannèrent en chœur leurs mères pour que celles-ci leur cousent le petit plus qui fait la différence. Elbe, déjà débordée par la demande, fut très rapidement à cours de chute et se frotta les mains quand les mamans, un tantinet exaspérées – on compatira – par les insistances ultrasoniques de leurs filles se résignèrent à acheter les morceaux de tissus nécessaires à la création de ces dessous que tout le monde s’arrache.
   Quelques complications ont survenu lorsque le nom de Tibre fut lâché sur la masse étroite des galeries extérieures. Sans surprise il a fini par échouer aux orifices auditifs de la principale intéressée qui, contre toute attente, se montra prompte à réagir et se transporta – c’est le mot – elle et ses confortables réserves lipidiques directement chez Liffey pour exprimer en termes pas vraiment mielleux son légitime mécontentement. A priori instoppable son élan s’est vu pourtant freiné par un argument d’un poids encore plus grand. Liffey ne tenait pas à laisser entrer chez elle la furie éléphantesque qui lui servait de patronne et la retint sur le palier tout le temps que dura le plaidoyer. Entre les barrissements elle put saisir que ce qui choquait le plus Tibre, c’était pas qu’on remette ses kilos en trop sur le tapis, non, elle voulait juste faire sa fête à celle qui s’est permis de lancer cette rumeur qu’elle porterait pas de culotte. C’est un monde, quand même ! Alors que je me démène tous les jours pour en trouver à ma taille blablabla. Si Liffey ne l’avait pas sue complètement dénuée d’humour elle aurait pu éviter de se forcer à ne pas éclater de rire. Et vu la rougeur granuleuse du visage de son interlocutrice il est clair qu’on ne peut que confirmer son absence totale d’envie de plaisanter. On peut aussi préciser qu’elle arbore en fait toujours cet espèce d’amas écarlate et rugueux dont seul le nez saillant permet qu’on l’identifie comme un visage ou quelque chose d’apparenté. Mais elle se calma d’un seul coup lorsqu’elle aperçut à la dérobée par dessus l’épaule de Liffey Clyde, assise à la table basse, l’air placide, en train de siroter silencieusement un jus de pomme. Placide mais aux aguets, et prête à « répondre » si le besoin se fait sentir. Tibre le sait et n’a aucune envie qu’elle lui rappelle.
   Si Clyde n’a pas d’ennemies, il ne faut pas en conclure trop hâtivement que c’est que tout le monde l’aime, car la vérité n’est pas si idyllique : Clyde n’a pas d’ennemies parce que celles qui se sont présentées comme telles ont toutes passé un sale quart d’heure. D’ailleurs Liffey apprendra plus tard que Tibre était venue chez elle avec en tête l’idée rassurante que Clyde et elle avait rompu. Dommage pour elle à l’époque c’était déjà plus ou moins vrai. Les deux jeunes femmes avaient décidé de se séparer il y a de ça quelques semaines, mais tenaient absolument à maintenir au mieux le fragile équilibre sur lequel repose l’éducation de leur fille. Pour rien au monde elles n’auraient fait souffrir la petite. Clyde continuait donc de passer la voir tous les jours ou presque et restait souvent pour le dîner. Parfois elle couchait Tamise et attendait que celle-ci s’endorme avant de partir. Parfois encore elle s’attardait un peu pour n’avoir Liffey que pour elle. Et parfois même Liffey et elle faisaient l’amour ; soit dans la douceur aphone de la chambre qui leur semblait ouverte sur un ciel rythmé par les étoiles, soit avec la rage sourde de ces couples qui savent que demain n’est pas à eux. De toute façon t’as jamais voulu qu’on vive ensemble… Toi non plus, alors recommence pas…
   Sans se faire plus attendre, lentement Clyde se leva, avança vers la porte avec sa nonchalance habituelle, son verre toujours à la main – Lili tu peux faire à manger ? J’ai faim et Tam va pas tarder –, et prit la place de Liffey sur le palier, décontractée jusqu’à l’arrogance, comme si le pachydermique amas adipeux qui se tenait devant elle ne méritait pas d’existence. Elle ne l’a pas regardé une seule fois, aussi difficile que cela puisse paraître d’éviter ce tas posé là comme une bouse bien consistante. Silence. Gorgée. Tibre réussit à dire un mot. Elle a l’air d’un gros intestin atteint de constipation séculaire. – Alors… Alors c’est toi ! – gorgée. Soupir – C’est moi quoi ? C’est… C’est toi qui a lancé cette histoire… - la sueur perle pitoyablement sur les contours de l’orifice buccal – Ouais. Tu m’en vois confuse. – Regard Pleine Face. Enfin. Assurément dangereux. La graisse s’en rend compte et s’enfuie – ça se passera pas comme ça ! J’te l’promets Clyde, tu perds rien pour attendre ! Et ta copine aussi ! – Sourire En Coin. Carnassier – Mais oui mais oui vas-y, dis-moi que t’as l’bras long ça m’fait toujours marrer ! Faudrait déjà que t’arrives à mettre tes mains dans tes poches, Ha !
   C’est Tamise qui a bien ri quand Clyde lui a raconté l’événement. Liffey était pour sa part très inquiète de la tournure que cette histoire prenait et avait sans oser l’avouer assez peur des représailles possibles de Tibre. Représailles qui a ce jour n’ont pas eu lieu. Paradoxalement il semble que ce soit à la fois par manque et par excès de lâcheté que Tibre ne s’en est pas prise à Liffey à l’usine. Elle n’est pas lâche car bien qu’elle la déteste, elle ne s’attaquerait pas à Liffey, sa subordonnée en position de faiblesse, alors que celle-ci n’a rien à voir – du moins c’est ce que son cortex cérébral d’huître lui laisse croire – dans cette affaire. Elle est très lâche car dans tous les cas elle sait parfaitement que s’il arrivait quoi que ce soit à Liffey Clyde lui tomberait dessus à bras plus raccourcis que les siens. Quel que soit le prix à payer pour s’être fait justice soi-même.

Partager cet article

Repost 0
Published by injektileur - dans ishijima
commenter cet article

commentaires

AnGeLe 04/12/2009 17:57


J'aurais pu être très amie avec cette Clyde ^^

AnGeLe


injektileur 04/12/2009 18:05


je te la présenterai si ça te dit
on pense qu'elle est bourrue, comme ça, mais elle a un très bon fond


Nyuka 04/12/2009 17:20


Il n'y a pas d'âge pour bouger à mon sens que ça soit à 20 ou à 40 ou même à 60 ! :) Le plus dur, c'est quand on a une famille à "se trimballer avec soi". Elle n'est pas toujours partante pour ce
genre de pays lointain :)

Je suis une grande bavarde comme tu as pu le constater donc ce sera avec joie de discuter avec toi de ce monde nippon !

Ja ne :)


injektileur 04/12/2009 17:33



avec plaisir et joie, très chère!
et non, comparée à moi, tu es plutôt taciturne! XD


Nyuka 04/12/2009 17:08


Etudes de Japonais ? ou de commerces ? Ou je fais trop ma curieuse :p

Je te comprends T_T Je suis également bloquée sur Paris. Mais je compte bien y retourner un jour !


injektileur 04/12/2009 17:11


j'ai juste fait l'inalco. tu es curieuse mais c'est pas grave, c'est meugnon.
et tu as tout le temps de bouger, crois-moi. c'est juste qu'on a pas le même âge! ^^
si tu veux discuter de ce genre de choses, hésite pas à m'envoyer un email.


Nyuka 04/12/2009 17:01


Ha bah non, merci à toi ^^

ps : j'ai lu dans qq part sur ton blog que tu vivais au Japon ? ou je fatigue ?


injektileur 04/12/2009 17:05


non, j'y ai vécu un certain temps, après mes études. :p
pour l'instant je suis bloqué à Paris et c'est un peu lourd, crois-moi


Nyuka 04/12/2009 16:57


Non je trouve l'idée même bien trouvée ! :)
Je n'aurai jamais pensé à une explication pareille ! :) J'adore et ça m'a fait beaucoup sourire derrière mon écran :)


injektileur 04/12/2009 17:00



tant mieux, tant mieux, et merci de tout coeur!


Introducing...

  • : pour la main gauche
  • pour la main gauche
  • : des essais d'essais de romans en ligne, avec des nouvelles aussi, de la musique, de la poyézie, des traductions, quelques jeux vidéo et des bouts de pseudo-réflexions personnelles dedans...
  • Contact

injektzik

Sur Le Long Terme