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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 08:44

(résumé de situation: Miki veut faire parler l'héroïne de ce dont elle n'a pas envie de parler, ses parents)

 « Je n’en parle jamais beaucoup, à vrai dire... » hésité-je
 « J’avais bien compris. »
 « Non pas que je pense que tu comprendrais pas, mais... »
 « Je sais. »
 « Je ne... suis pas sûre que le temps soit venu pour moi d’en parler. »
 « Et... quand est-ce que tu... crois que ce temps viendra? »
La question reste en suspens. La tension est absente mais c’est bien une attente qui s’est creusée entre nous l’espace de quelques secondes.
 « J’en sais rien... »
 « Je me... demande si c’est plutôt que tu ne... veux pas savoir. » continue Miki, imperturbable.
 « C’est probable, mais quand bien même t’aurais raison, je veux pas que tu me juges pour autant. » fais-je, presque sévère.
 « Je n’en ai nullement l’intention, et ça aussi tu le sais. » répond-elle, d’une traite, en articulant parfaitement le mot « nullement » qui semble beaucoup lui plaire. Elle se tait et Björk comble son silence de la meilleure des façons.
 « Malgré ça, il y a... » poursuis-je tant bien que mal.
 « ... une question? »
J’acquiesce à contre-coeur
 « Que j’aimerais te poser... »
 « Je t’écoute. »
Je commence à manquer de vocabulaire et j’ai mal à cette absence de bruit physique quelconque qui me perturbe un peu dans mon fonctionnement séculaire au moins
 « Mais tu... la connais, cette question, non? Je suis pas assez naïve pour imaginer le contraire... » fais-je, en essayant de garder une contenance. A côté de moi Miki me regarde dans les yeux, brandissant son regard neutre comme une arme qu’elle voudrait à mon service.
 « Et toi... tu connais déjà ma réponse, n’est-ce pas? Alors soit tu arrêtes de... tourner autour du pot soit tu te tais. Tu as le... droit de garder des choses pour toi, mais pas de me prendre pour... une conne. Je suis pas... là pour ça, et toi non plus. Tu m’as dit qu’on était... amies, alors... fais un peu en sorte qu’on le reste ! » lance-t-elle sans hausser le ton d’un décibel.
Je suis tellement désarçonnée que comme à mon habitude, en réflexe reptilien, j’esquisse un mouvement de fuite un peu désordonné faute à l’alcool qui commence déjà à remonter vers mon cerveau. De sa main étonnamment douce Miki m’attrape le poignet et avec fermeté me redirige, sans se lever ni même me regarder, sur mon siège.
 « Tu m’as fait mal ! »
 « J’en doute. Je n’aime pas les clients qui partent sans payer. Et je n’offre pas les verres qu’on... ne termine pas. » explique-t-elle comme si la chose allait de soi.
 « Miki ! » m’insurgé-je
 « Quoi donc ? » s’amuse-t-elle à moitié
 « T’es une méchante, en fait ! »
 « Tu peux... résumer ça comme ça si tu veux. Moi, j’appelle ça du réalisme. J’ai horreur des non-dits. »
 « Mais... tu peux comprendre que j’aie vécu des choses douloureuses dont j’ai aucune envie de parler ? »
 « Ca, oui, bien ch... sûr, mais tu crois pas qu’à... un moment il faut que ça... sorte ? » demande-t-elle, implacable et sincère.
 « Je t’ai dit que je n’étais pas encore prête ! »
 « Alors tu le seras jamais ! »
 « Qu’est-ce qui te fait dire ça ? Et pour quoi c’est à toi que je devrais en parler ? »
 « Parce que tu n’as personne d’autre que moi ! Tu veux en parler à qui, à Sylvain ? À euh... comment... c’était celui à cette soirée étudiante, Olivier ? À ce Jürgen que t’as... rêvé peut-être? Me... fais pas rire ! »
 « Miki ! T’es vraiment pas sympa ! »
 « Finis ton verre et on verra si je suis pas sympa. J’aime bien l’alcool parce que mon français s’accélère t’as remarqué ? - s’interrompt-elle en pouffant - Parce qu’être sympa c’est... mentir à l’autre ? C’est aller dans son sens même quand... elle va dans le mur ? C’est ça être sympa ? C’est stupide, alors ! Mieux vaut ne pas avoir d’amis, je crois. Les amis ne servent à rien, ju... je l’ai toujours dit ! Je me demande bien à quoi je sers, d’ailleurs, si tu me dis juste que je suis... pas sympa. » explique-t-elle, de façon tellement moins nuancée que d’habitude que je ne la reconnais pas.
 « Miki ! » triste
 « Arrête avec tes Miki. Je connais mon nom. Je vois juste que tu ne comprends pas mes bonnes intentions, et je suis... juste très triste. Tu veux que je te dise que je m’en fous, de ce qui t’est arrivé ? Tu veux que je fasse comme si de rien était ? Je sais que ce que je t’ai raconté sur mes capacités te fait peur mais... »
Elle s’arrête un instant pour boire une gorgée et je me rend compte qu’elle a une descente digne des meilleurs piliers de bar. Je crois que Patrick le sait et lui sert sans broncher les verres qu’elle lui demande.
 « Je n’ai pas peur, Miki, je n’ai pas peur de toi ni de ce que tu sais de moi. Mais il faut vraiment que tu saches que c’est compliqué à énoncer, comme ça. Oui, rien que le fait de l’énoncer me rend malade. Je l’ai jamais fait, depuis si longtemps... et je m’étais juré de ne plus jamais le faire... Tu peux comprendre, ça ? »
 « Tu avais quel âge quand tu as juré une telle... bêtise ? »
 « J’étais... petite...»
 « Et tu crois pas que si cette petite te voyait aujourd’hui, c’est toi qui lui ferait peur à te fermer comme... huître ? »
 « J’en sais rien, mais je m’y tiens... »
 « Tu t’y tiens ? Tu t’y tiens... »
Miki finit sa gorgée et replonge de se côté taciturne. Je ne sais plus quoi dire. L’angoisse de parler faux, de parler mal.

   Pourquoi fallait-il que des discussions aux abords si faciles tournent à la catastrophe? Je n’avais rien demandé. Miki, elle, si, apparemment. Pourtant ce n’était pas un monstre dans le sens où je l’avais lu quelques temps avant. Je ne pouvais plus me tromper. Je la connaissais. Elle, non, elle ne voudrait jamais plus de moi, peu importe le sens que l’on donne à ces mots. La sincérité de sa démarche que j’aurais identifiée comme malsaine moins de deux semaines auparavant, me semblait aujourd’hui valide, bien que douloureuse. Elle pensait à moi avant tout, et croyait que parler inceste m’aiderait à m’en sortir. Elle avait raison, oui, à part elle je n’avais personne à qui me confier. Et à part elle je n’avais personne, tout court. Le pathétique de la situation paraissait contre-balancé par l’extrême originalité de Miki, que ce soit par ses origines, son physique, ses goûts, sa façon de voir les choses, sa façon de s’exprimer, de voir la vie.

   Pourquoi aurait-il fallu que je m’astreigne à ne pas me laisser aller aux confidences ? A ne pas voir le bien en face de moi ? Pourquoi fallait-il attendre d’être bousculée pour comprendre ? Parce que je suis lâche ? Parce que je n’arrive pas à admettre mes souffrances ? Parce que je ne suis jamais réellement arrivée à admettre l’utilité d’énumérer et d’énoncer ces souffrances ? Combien de temps m’aurait-il encore fallu pour sortir la tête de l’eau, juste assez pour respirer ? Comment aurais-je pu survivre à moyen terme sans l’intervention stricte douce-amère de Miki ? Les questions n’ont pas toujours besoin de réponses. Et inutile comme la quasi totalité de ce qui nous entoure, l’inverse ne fonctionne pas.

   C’est à ça que je songeai lorsque Patrick nous sortit la sonate pour piano de Bartók. Irréelle. Hors de propos et en même temps, tellement à propos.
 « Tu aimes, Bartók ? » me demande Miki.
 « Oui, beaucoup... et mon père détestait... » réponds-je en souriant
 « Ah oui ? »
Nous laissons le premier mouvement passer.
 « Oui, il détestait parce que ça lui rappelait un type au lycée, un gars, doué en tout, aussi beau qu'un acteur d'Hollywood, et gentil comme tout, qu’il haïssait. Ce type jouait en plus,  paraît-il, du piano comme un dieu, et vénérait Bartók. D’où le réflexe pavlovien, à peu près aussi fort que le mien, sauf que j’adore ce compositeur pour ce qu’il est, pas pour le reste... ou alors, juste à peine un petit peu... »
 « À peine un petit peu. » Miki éclate de rire.
 « Miki ? »
 « Oui. »
 « Mon père m’a violée à de très multiples reprises, la première fois quand j’avais 6 ans, jusqu’à ce que j’atteigne la puberté. Je ne m’en suis jamais remise, et je ne suis pas sûre de m’en remettre jamais. Je n’en ai parlé qu’à ma mère qui a toujours refusé de me croire. Je suppose qu’elle se mentait à elle-même de la même façon que je me mens à moi-même quand je me dis que je ne veux pas revenir dessus. Toute ma misanthropie est fondée là-dessus. Ou presque. Je n’ai pas envie qu’on me comprenne, je n'ai plus envie qu’on m’aime. Juste qu’on m’écoute un peu. Tu es mon amie, maintenant, et tu es la première à qui je raconte ça, alors... merci »

   Revenir sur les évidences, se leurrer dans les confidences, tout ça ne vaut rien tant que, chez l’être humain doué de parole, le son des choses qui touchent doit aller au contraire de l’eau, du point le plus bas vers le point le plus haut pour que ses effets se fassent sentir, bien avant l’alcool qui, pour ne rien vous cacher, m’atteignait maintenant de pleine face.

je me sentais au plus proche de ce que le commun des mortels appellerait « bien » ou « mieux »

 « Finis ton verre. » répond un peu platement Miki, presque comme si je n’avais rien dit, ou comme si elle n’avait rien écouté ou entendu de ce que je venais de dire.
 « Bah, pourquoi tu me presses ? »
 « Parce que quand tu l’auras fini, je t’en resservirai un autre. »
 « Merci. Tu n’as pas besoin d’être aussi généreuse avec moi. »
 « Ca n’a pas beaucoup d’importance, ça. L’important c’est de trinquer. » rétorque-t-elle, toujours un peu sèchement, avec néanmoins au fond de la voix une tendresse que son taux d’alcoolémie l’empêche maintenant de cacher.
 « Ah ? Tu crois que c’est la peine ? Et on trinquerait à quoi, d’abord ? »
 « Mais à ta renaissance, ma jolie, à ta renaissance ! » lance-t-elle en riant.

   Je ris à mon tour. Pour que Miki m’appelle ma jolie, je pensai alors qu’elle devait forcément être touchée par le fait que je l'avais écoutée, j'avais fait ce qu'elle considérait juste pour moi. Il ne pouvait pas en être autrement. Et rien ne m’a contredit depuis je l’avoue.

   Ma misanthropie en souffrit le martyr pour un bon bout de temps. J’aimai rapidement Miki comme il n’était possible d’aimer qu’une amie d’enfance, et passai de plus en plus de temps au Chien Qui Bande ; à un tel point que Patrick se demanda si il ne pouvait pas me trouver quelque chose à faire, même à mi-temps ou tiers-temps, pour que ce temps passé ne soit pas perdu pour moi. Avec mes économies je pensai même pouvoir démissionner de mon travail au supermarché.

   Mais mes « affaires » avec ce magasin pouvaient difficilement se régler ainsi, et   je n’étais même pas certaine de tenir à travailler dans un endroit comme le CQB, qui représentait tellement de choses pour moi, dont la vraie détente qui fait du bien aux épaules et aux oreilles, entre autres.

   J’étais pieds et mains liés avec mon travail d’alors, et je vois se ramener avec crainte le moment toujours inadéquat et urgent où il va falloir que je continue l’histoire que j’avais commencée plus tôt, avec Océane.

il ne faut JAMAIS chercher là où ça fait mal
si personne ne te comprend
alors insiste
et fuis, fuis, cours aussi vite que tu peux aussi loin que tu peux
l’Oubli t’appuiera dans tous les cas
il te sauvera à chaque fois
ce que tu dis, ce que tu es, ce que tu penses n’a aucune valeur
sois-en persuadée
sinon tu souffriras encore plus que ce que tu croyais possible
tu verras l’enfer à portée humaine à portée de main
et
ta gueule avais-je parfois envie de répondre au Docteur Launier mais je me retins, loin s’en faut. Je fus même d’un calme olympien. Nous ne nous disputâmes pas et elle finit, alors que je la laissais me sermonner, par me raccompagner à la porte de son cabinet en me serrant la main beaucoup plus fort que lorsque qu’elle m’y avait fait entrer.
 « Je compte sur vous pour régulariser cette situation dès que possible. Sinon j’en informerai la police. Je veux que ce soit la mère d’Océane qui l’accompagne la prochaine fois. Quant à vous, j’insiste, je vous conseille de prendre rendez-vous auprès d’un de mes confrères. »

   Le chemin du retour avec la petite ne fut pas de toute joie, non.
 « Dis... »
 « Oui ma puce... »
 « C’est ma faute ? »
 « Non ma puce, c’est la mienne. J’aurais dû mieux te préparer, et je pensais pas que cette femme serait aussi à cheval sur les principes. »
 « Qu’est-ce qu’on va faire ? Elle m’a dit que je devais revenir avec Maman, et pas avec toi, sinon tu allais avoir des ennuis ! Mais t’es pas une méchante, hein? T’es une gentille, pas vrai ? » très inquiète et avec l’inquiétude elle redevient petite fille, voire un peu bébé.
 « Oui, ma puce, je suis une gentille, mais c’est vrai que j’ai pas le droit de faire ce que je fais... »
 « Et Gaëtan, il va avoir des ennuis aussi ? »
 « S’il dit qu’il sait tenir tête à ta mère, non, il n’aura pas de problèmes. » j’essaye de la rassurer du mieux que je peux.
 « Alors on laisse tomber ? »
 « Ce ne serait pas bon pour toi, et malheureusement, je crains que cette psy cherche un minimum à savoir qui tu es et qui je suis. »
 « Mais elle a pas le droit ! » s’insurge-t-elle
 « Non, elle a pas le droit, tu as raison, mais tu sais, des fois, les médecins se permettent beaucoup de choses. Si elle considère que t’es en danger, elle peut se permettre de faire beaucoup de choses, comme de nous signaler à la police. » le plus calmement possible j’essaye d’expliquer à la petite chose toute stressée qui me tient par la main ce à quoi il faut qu’elle s’attende. Celle-ci ralentit et me tire un peu en arrière. Je me tourne vers elle et la voit baisser sa petite tête. Inutile pour moi de passer des heures à décrypter ce geste. Elle va se mettre à pleurer. Elle porte une main à ses yeux. Ca y est elle pleure.
 « Je veux pas aller en prison ! »
 « Mais non, tu n’iras jamais en prison pour ça, tu m’entends ? »
 « Et en maison de redressement pour les enfants ? »
 « Non plus! » j’essaye de rire un peu pour la détendre.
 « Et toi ? Tu vas aller en prison ? »
J’hésite deux secondes et me dit que ce que j’ai fait ne mérite en rien la taule. Je n’y connais rien, mais le détournement de mineur, c’est pas ça, quand même.
 « Non non, t’inquiète pas. »
 « C’est vrai qu’en prison on se fait violer ? » demande-t-elle, apeurée
 « Pourquoi tu poses cette question ? »
 « Parce que j’ai pas envie que ça t’arrive ! » chouine-t-elle doucement. Je ris du meilleur coeur que je puisse sortir pour elle.
 « Ha ha, mais ça ne m’arrivera jamais, ne crains rien! Déjà, les hommes et les femmes sont séparés, ensuite, j’en ai vu d’autres, et enfin, tu me connais, je les laisserai jamais, jamais faire parce que je sais très bien me défendre ! »
 « C’est vrai ? »
 « Oui, c’est vrai, à l’école, j’étais une vraie terreur. Les garçons osaient pas m’approcher à moins de cinquante mètres. Depuis, dans la vie, c’est pareil. »
 « Et c’est pour ça que t’es célibataire, depuis ! » renifle-t-elle en rigolant.
 « Non mais oh, tu te prends pour qui à me dire, ça, comme ça ? » réponds-je, faussement surprise et énervée, ce qui l’a fait rire de plus belle, comme elle essaye d’oublier toutes ses peines dans sa courte vie pourrie

   Océane était adorable, et une nouvelle fois je me confirmais dans ma propre idée qu’elle était encore plus intelligente que ce que je croyais au début. Elle m’aimait, je l’aimais, et dans sa tête de petite fille cela signifiait, outre une confiance réciproque absolue, un réel dévouement de ma part, auquel elle répondait par une obéissance parfaite à ce que je lui ordonnais. Le reste, je pense qu’elle n’avait pas l’âge pour se révéler pleinement manipulatrice, mais il lui fallait, et c’était légitime, et elle le réclamait à sa façon si douce et singulière, mille fois plus d’attention que les autres enfants de son âge. Seule elle aurait dépéri. Et j’aurais mieux fait de de compendre à quel point plus tôt.

   Alors que nous arrivions dans la rue qui menait chez elle, nous vîmes de loin une silhouette courir vers nous. Je reconnus de suite Gaëtan, mais attendis qu’Océane me le confirme. Mince. C’était bien lui. Et il n’était pas du genre à courir pour rien.

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Published by injektileur - dans nous sommes des monstres
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commentaires

Doddz 15/01/2010 00:15


nyaaah j'ai hâte de voir ce qui va arriveeeeer D:


injektileur 15/01/2010 12:37


je vais faire ce que je peux, même si c'est plutôt très mal barré. :/
merci en tt cas, toujours merci. ^^


AnGeLe 12/01/2010 17:21


Je suis de plus en plus emballée ! ^^


injektileur 12/01/2010 23:51



merci, je me donne du mal pour ça.


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