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17 novembre 2009 2 17 /11 /novembre /2009 17:46

   A mon réveil au petit matin, blottie contre lui, j’étais nue comme un ver sous la fine couverture de coton, et grelottai dans cette fraîcheur typique des toutes premières heures d’une journée estivale. J’émergeai le plus lentement possible. Contrairement à d’habitude ce n’était pas mon visage qui était bouffi, mais mes parties génitales. Du moins sentais-je plus ces dernières que mes yeux remplis de crottes et de larmes d’aveuglement. Je passai quand même par réflexe mes doigts sur mes paupières, m’écartai doucement de mon homme-édredon, puis, dans le même mouvement, portai ma main libre, toujours la même, la gauche, au niveau de mon pubis. J’auscultai mécaniquement ma vulve sans quitter du regard le dos de Sylvain. Elle était à fleur de peau, si j’ose dire, sensibilisée à l’extrême par une nuit agitée. Sensibilisée et drôlement poisseuse, aussi. M’attendant à une mauvaise surprise, je ramenai mes doigts à portée de mes yeux. Du sang. Mince alors, Sylvain va pas être content je sens… Je me décidai malgré moi à constater les dégâts sous la couverture. Mes règles étaient venues avec trois jours d’avance environ, et avaient visiblement tenu à ce qu’on remarque leur zèle. Une tache de la taille d’un CD trônait juste sous mes fesses, et avait fait des petits sur la couverture. L’intérieur de mes cuisses était également rouge de sang coagulé en fines stries. Sylvain en avait même hérité d’une partie sur son caleçon. Passablement gênée, ne sachant trop que faire, voulant probablement chercher dans la contemplation une réponse à mon problème, je m’appuyai sur les avant-bras pour regarder à travers la fenêtre dont nous n’avions, dans notre excitation, pas pensé à tirer les rideaux. La vallée transpirait déjà l’humidité accumulée pendant la nuit. C’était magnifique de sérénité. La rosée rendait l’herbe douce et uniforme, et les arbres presque humains par leur proximité. Je n’oublierai non plus jamais l’hallucinante lumière bleue qui nous entourait. Mystique est le seul mot qui me vienne à l’esprit pour la décrire. Claire, limpide et brumeuse à la fois. Je pensai soudain que l’aube n’avait besoin d’aucune définition dans le dictionnaire, le tableau d’un peintre amoureux des couleurs azur aurait mieux fait l’affaire. -70% ! MOINS SOIXANTE-DIX POUR CENT ! DERNIÈRE DÉMARQUE AVANT LIQUIDATION ! C’était tellement beau que mon manque de sommeil se fit plus discret pendant quelques secondes. Malgré cela je me laissai retomber sur mon coussin, lasse mais pas lassée. Puis je me rapprochai de Sylvain et le prit dans mes bras. Il ne dégageait aucune odeur particulière. Fallait-il que je le réveille ? Il dormait comme un gros loir repus. J’allais de toute façon me faire engueuler à cause du sang, alors que je n’y étais pour rien. L’injustice paraît encore pire quand on la sent arriver de loin. Je pris néanmoins le parti de lui dire que son lit était quelque peu souillé par mes soins.
 « Sylvain… » l’appelai-je doucement. Aucune réaction.
 « Sylvain… » ressayai-je. Je ne reconnaissais pas ma propre voix.
 « Syyyylvaaaaain » tentai-je encore, un peu plus fort, mais avec le ton le plus doux possible. Il remua très légèrement. Silence. Il reremua.
 « Mmmm… qu’est-ce qu’y a ? » marmonna-t-il inintelligiblement sans se retourner.
 « J’ai mes règles. » répondis-je sans attendre. Nouveau court silence de réflexion, puis long soupir blasé à saturation.
 « Comment elles sont ? »
 « Comment ça comment elles sont ? »
 « Les taches sont grosses ? » demanda-t-il en bougonnant, toujours sans se retourner. Ce qui avait maintenant l’air d’être conscient de sa part, d’ailleurs.
 « Ben, regarde… » lâchai-je sans obtenir de réponse. Silence de l’agacement progressif. Je décidai de ne pas insister.
 « Est-ce que les taches sont grosses ? » redemanda-t-il, aussi las que moi.
 « Assez oui,  t’en as même sur le calbute… - nouveau soupir contrarié – je suis désolée, tu sais, ça m’arrive très rarement d’être en avance… »
 « C’est rien, c’est pas grave, je comptais laver ces draps aujourd’hui ou demain de toutes façons… » fit-il, presque gentiment, la tête toujours fichée dans son oreiller.
 « T’es sûr ? C’est vachement difficile à détacher, le sang… »
 « C’est rien, je te dis… C’est sec ? »
 « Euh… oui. »
 « C’est plus pressé, alors… - conclut-il – Maintenant laisse-moi dormir je suis mort… »
 « D’accord. » répondis-je, de plus en plus gênée de l’avoir dérangé pour rien, d’autant que je n’avais pas osé lui demander ce dont j’avais besoin en premier. Après quelques dizaines de secondes de silence, il ajouta, dans un dernier souffle désabusé :
 « Justine a laissé une boîte de tampons dans l’armoire à pharmacie, je crois. Débrouille-toi avec. Tu peux aussi prendre une douche, si tu veux… Et en passant va chercher dans le placard quelque chose à te mettre sur le dos, tu me donnes froid à trembler comme ça… »

   Ne préférant rien dire de plus, je cherchai un moyen de le remercier autrement, mais le baiser que je voulus lui donner fut à moitié repoussé, avec un petit grognement. Je n’insistai pas. Depuis le lit jusqu’à la salle de bains il n’y avait guère plus d’une huitaine de pas, que j’effectuai avec peine, traversée de frissons tellement intenses – rien à voir avec ceux de la nuit, bien entendu - qu’ils tendaient vers de véritables spasmes lors de leurs pics. La salle de bains, sans fenêtre, avait paradoxalement gardé une certaine chaleur. Je m’y enfermai, et pus ainsi calmer mes crises. Il y avait à l’intérieur une très grande glace verticale, encastrée juste à côté de la porte, de façon à réfléchir l’image du miroir installé au dessus du lavabo en face. Le but affiché était de pouvoir s’observer sous tous les angles, sans risque de torticolis. Sylvain m’avait dit une fois qu’il aimait bien, parce qu’on ne savait jamais assez à quoi on ressemblait de dos. Il n’avait peut-être pas tort, après tout. Assise sur les toilettes qui sentaient trop fort les anti-bactériens, je fixai tour à tour les deux très fausses jumelles en réfléchissant à tout et à rien. Seul le bruit de mon urine dans la cuvette résonnait comme un torrent au milieu du vide sonore. Dans le même ordre d’idée, la chasse d’eau me fit l’effet d’une cascade gigantesque. Une fois le vide sonore revenu j’ouvris l’armoire à pharmacie et la fouillai allègrement. Rien de bien compromettant. Même pas d’antidépresseurs ou de somnifères. Juste des médicaments et des objets tout ce qu’il y avait de plus banal. Dommage. Les tampons de la flûtiste étaient posés sur l’étagère du bas, bien en évidence, et j’eus le grand déplaisir de constater qu’elle utilisait exactement les mêmes que moi. Cela me dérangeait affreusement d’avoir un point commun avec elle, fût-ce le plus futile. Je regardai dans la boîte. Il en restait deux. Sans aucune raison, je rajoutai ça à la liste des choses qui m’exaspérait chez elle. Non seulement elle laissait des tampons chez son mec, mais en plus elle n’en laissait QUE deux. Un flagrant signe d’avarice et de manque de savoir-vivre. Une façon pitoyable de marquer son territoire. « Mais ça m’a pas empêchée de me le faire, tu vois ? » pensai-je, ravie de mon nouveau sursaut d’injustice à l’égard de cette truie. Néanmoins, bien que j’en eus grand besoin, j’hésitai fortement à utiliser quelque chose qui lui appartenait, quoi que ce fut. Je décidai alors de prendre une douche, histoire de reculer un peu l’inévitable échéance. A savoir que j’allai me retrouver pendant quelques heures avec une « partie » d’elle dans mon vagin. Du moins c’était l’impression que cela me faisait. Et rien que le fait d’y penser me débectait. Vous me direz peut-être que j’ai été ridicule de penser des choses pareilles, je vous répondrai que je suis franche envers mes lectrices lecteurs. Que toutes celles qui ont déjà eu à mettre un tampon - ou une serviette, ça ne change pas le problème - de leur pire ennemie me jettent la première pierre !

   La douche me fit un bien fou, sans toutefois me réveiller comme je l’aurais souhaité. J’en sortis réchauffée, mais neurasthéniée. L’agencement de la salle de bains était tel qu’on ne pouvait pas éviter de se voir dans les glaces au moment de sortir de la baignoire qui faisait aussi office de douche. J’y arrivai pourtant et me mis à la recherche d’une serviette propre, que je trouvai dans l’instant (nous sommes chez Sylvain). J’étais moi-même toute propre, lavandée et camomillée, mais déjà le sang se remit à couler entre mes jambes. La mort dans l’âme, sans autre choix que de me soumettre à la fatalité évoquée plus tôt, je m’introduisis l’un des deux tampons en maudissant Justine et la condition féminine toute entière. C’est là que, le pied gauche posé sur le rebord de la baignoire - réflexe conditionné -  je regardai plus ou moins volontairement mon reflet dans les glaces, et me rendis compte que je connaissais assez mal mon corps. Légèrement gênée de me voir dans cette position, et surtout sous cet angle assez peu élégant, je reposai le pied et me tint droite face à moi-même, nue comme au jour de ma naissance. Je m’observai de la tête aux pieds, longuement. Je ne l’avais fait qu’en de très rares occasions auparavant. Jamais plus depuis je n’ai réitéré l’expérience. Faute de miroirs valables, peut-être. Et c’est pour cela que je préfère parler à l’imparfait.

   Mon corps était ce qu’il était. Cependant, ayant délibérément omis de décrire Jürgen, je m’en voudrais de vous livrer en détail les secrets de mon anatomie. Je ferai donc court, et flou. J’étais plutôt grande, comparée aux autre filles, mais assez petite pour ne pas embarrasser les garçons. J’avais pendant longtemps eu trois ou quatre kilos en trop, mais étais tombée gravement malade quatre ans auparavant, en avait perdu plus de dix et ne les avait par bonheur jamais tous repris, sans comprendre pourquoi. Chose qui rendait jalouses les quelques ennemies amies qui m’entouraient. Il faut dire que je faisais peu de sport, mais que j’avais changé de manière drastique mes habitudes alimentaires. Les excès comme ceux de la veille restaient exceptionnels. Aujourd’hui c’est différent car je manque souvent de nourriture et me restreint pour économiser celle que je trouve. Quoi qu’il en soit, à l’époque, j’étais déjà redevenue assez fine. J’avais de jolis petits seins ronds qui tenaient bien, mais les fesses un peu plates et les hanches étroites. Mes jambes étaient suffisamment longues, mais manquaient de muscles, alors que mon ventre réussissait à être lui aussi plus ou moins plat lorsque je le lui demandais. Quant à mon sexe, que j’avais rasé en totalité ( juste par curiosité ), je le trouvais assez appétissant. Maintenant, cela semblera paradoxal si je dis que mon corps m’a toujours indifférée. C’est pourtant la pure vérité. J’avais depuis longtemps cessé de le haïr. Sa fonction d’interface de vie sociale s’étant fortement amoindrie, voire inéluctablement mise en sommeil au fil des années - sans que je ne m’en inquiète par ailleurs - il ne me servait alors plus que de véhicule, de réceptacle sensitif, ou encore d’outil de plaisir sexuel. Je l’utilisais avec soin et l’usait comme n’importe quel produit de consommation courante. Je le définis ainsi car c’est de cette façon que l’on m’avait appris, au lycée, que la destinée première d’un « produit » était de se détruire inéluctablement à l’usage. Cela m’avait marqué. Et c’est à cela que je pensais, les yeux rivés sur mon pubis nu et le haut de ma fente vulvaire encore à vif, lorsque le téléphone sonna. Je retins mon souffle et attendis que quelque chose se passe.

   Sylvain ne décrocha qu’au bout de la sixième sonnerie - lambda la sonnerie  - probablement juste avant que le répondeur se mette en marche. Malgré le vide sonore constant depuis la fin de ma douche, j’eus toutes les peines du monde à l’entendre à travers la porte. Il parlait extrêmement bas. Plus par lassitude et par fatigue que par besoin que je ne l’entende pas j’imagine. Ses mots me parvenaient dénués de sens et de logique syntaxique élémentaire. Pour ainsi dire les rares que je réussissais à saisir allaient en contresens complet les uns par rapport aux autres. Je me demandai même un instant s’il était bien en train de parler français. Mais il se mit soudain à prononcer quelques mots plus forts, et au fur et à mesure que sa voix se dérouait des phrases complètes prirent naissance au fond de sa gorge. Tu me raconteras comment ça s’est passé à ton retour. Je t’appellerai là-bas. Oui avec les portables c’est toi qui paieras la différence, héhé… mais non je plaisante. Mais oui moi aussi je t’aime. Mais oui moi aussi tu vas me manquer. Mais non je t’en veux pas d’être partie hier soir. Je sais ce que c’est. Oui, promis, je penserai à toi. Oui, je sais que toi aussi tu penseras à moi. Mais non je t’en veux pas de m’avoir réveillé… Non t’inquiète pas je me suis pas ennuyé hier soir… Bien sûr que si tu m’as manqué, arrête de dire des bêtises. J’avais des trucs à faire, c’est tout… Je sais pas j’ai dû le laisser en mode vibreur… Allez vas-y maintenant tu vas rater ton avion… Oui je t’appelle, oui je t’aime, oui je pense à toi tout le temps… etc etc plus une minute environ pour arriver à raccrocher. J’attendis encore une minute supplémentaire pour ouvrir la porte et ne tardai pas pour sortir de la salle de bains, aussi nue que lorsque j’y étais entrée. Il faisait assurément froid dans la chambre. Sylvain ne regarda pas dans ma direction. Les odeurs de sperme qui flottaient dans l’air se firent plus évidentes pour moi qui avais quitté la pièce. Mais je les décelais uniquement parce que j’avais été la principale actrice de la nuit, car c’était avant tout l’odeur de propre qui dominait tout le reste. Tandis que mes tremblements reprenaient lentement j’inspectai l’armoire à la recherche de quelque chose pour me tenir chaud pour les heures à venir, comme il me l’avait demandé. J’aurais espéré là encore, sans comprendre pourquoi, tomber sur des affaires de Justine à tordre ou à froisser à déchirer, mais je fus déçue. Il n’y avait là que des vêtements d’homme, parfaitement pliés ou pendus à des cintres. Pour faire original, je jetai mon dévolu sur un vieux sweat-shirt noir informe marqué « Pantera ». Le dessin dans le dos – typique hard-rock : une guitare en flammes tenue fermement par des mains blessées traversant des fils barbelés - me plut, et je l’enfilai sans autre forme de procès. Je constatai avec plaisir que c’était du 100% coton, et que l’intérieur était d’une très grande douceur. Chose que mes tétons aussi apprécièrent sans honte. Il était beaucoup trop grand pour moi et m’allait presque comme une robe de chambre, en bas des cuisses. Sylvain devait toujours le mettre, car il sentait bon la lessive. Les manches avaient été étirées, et le col avait beaucoup subi. Je pouvais à peine me le faire tenir sur les épaules et risquait à tout moment de le retrouver sur mes chevilles. En résumé il était hideux et complètement passé, mais c’est pour cela que je l’aimais bien. De plus, être nue dessous m’excitait passablement la peau et les nerfs. A mon grand regret cependant, Sylvain n’avait définitivement plus du tout l’air prêt à jouer avec moi. Il s’était rendormi en un éclair. Un peu déçue donc, légèrement frustrée, je me faufilai sous la couverture et me blottis à nouveau tout contre lui, comme une gentille petite fille gâtée pourrie par la vie. Ce fut seulement à cet instant que je m’aperçus qu’il avait changé les draps pendant que j’étais sous la douche. Même le caleçon n’était plus pareil. Ne parvenant pas à déterminer s’il fallait le remercier ou se moquer de lui, je me rendormis moi aussi très vite, le sourire aux lèvres, pour une fois presque bien dans ma tête.

   Sommes-nous des monstres ?

   Dis-moi, Jürgen, sommes-nous réellement des monstres ?
  
   Le véritable miracle se produit quand je rouvris les yeux, aux alentours de midi. Le soleil appuyait sur les vitres, quelques oiseaux tout proches chantaient à s’en faire exploser leurs petits corps fragiles, alors qu’au loin la cloche de l’église Sainte-A. semblait sonner sans discontinuer et remplissait ainsi de son son joyeusement puissant l’écho jusqu’ici un tantinet dépressif de la vallée. Tout au long d’une vie, les souvenirs dit impérissables ne sont selon moi jamais aussi nombreux qu’on le prétend. Mais en ce qui me concerne, je peux sans hésitation classer dans cette catégorie l’ensemble de ce qui provoqua mon réveil ce jour-là. La raison est simple : ce fut l’unique fois de ma courte existence où j’émergeai de mon sommeil le bien-être au ventre. Sensation extraordinaire qui couronnait on ne peut mieux ma nuit de sexe. Premièrement je n’avais plus froid – presque chaud en fait – mes yeux ne collaient pas et ma gorge ne me faisait pas mal. Deuxièmement mon cerveau tournait déjà à plein régime ; tellement léger que mes connections neuronales me donnaient l’impression de jouer à saute-mouton ou à la marelle. Je me sentais presque intelligente. Tout ça sans le moindre mal de tête bien entendu. Contrairement à l’alcool, les orgasmes ont le grand mérite de ne pas laisser la gueule de bois ; et je pensais avoir suffisamment joui pour compenser la bière que j’avais ingurgitée sans trop m’en apercevoir. Troisièmement, mes règles faisaient profil bas, que ce soit dans ma tête mes humeurs ou mon ventre, et je leur en étais presque reconnaissante, après le sale tour qu’elles m’avaient joué. Avant ce jour je n’avais jamais eu la chance de connaître autre chose que des « menstruations douloureuses » comme disent les médecins. Enfin, Sylvain s’était éclipsé. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, cela aurait évidemment été un bonheur supplémentaire que de l’avoir à mes côtés. La vérité est que je me trouvais seule pour une très bonne raison.

   Petit intermède éducatif : vous savez probablement que le sommeil se découpe en cycles d’environ 4 heures. Une vraie bonne nuit dure donc en théorie 2 cycles, ou 8 heures pleines. Mais si vous ne dormez que 4 heures, vous ne vous sentirez pas forcément plus fatigué au moment de vous lever. C’est pour cette raison qu’il est parfois plus dur de se mettre en marche après 6 voire 10 heures de sommeil que 4 ou 8. Je suppose que scientifiquement cela fait partie des raisons de la qualité de mon réveil ce midi-là, étant donné que j’ai dû me rendormir vers 8 heures du matin. Fin de l’intermède. Essayez-vous même si le cœur vous en dit. Je suppose que le sommeil doit être devenu votre pire ennemi, mais on ne sait jamais…

   Depuis la cuisine me parvenaient les effluves efficaces du petit déjeuner tardif qui allait m’être servi au lit. Oui, vous avez bien lu, dans le lit de Sylvain ! Je n’osai trop y croire et m’étirai de la nuque aux orteils avec un plaisir indescriptible. Les œufs au bacon crépitaient harmonieusement dans leur poêle et je bavais comme si mes nerfs auditifs étaient directement liés à mes glandes salivaires. « Sylvain, si c’est pour coucher avec moi que tu fais tout ça, c’est plus la peine, c’est fait, c’est bon, tu sais ? » ris-je assez fort pour qu’il m’entende. Il ne répondit pas mais son sourire se laissa facilement imaginer. C’était un vrai petit déjeuner anglais qu’il me préparait. Certaines personnes ne supportent pas. Moi j’adore. À l’odeur je savais qu’il avait même pensé aux saucisses. J’avais faim – encore – et l’attente devenait une torture.

   Je dus donc m’armer de patience, mais mes efforts furent récompensés. Il m’amena le tout sur un grand plateau qu’il me posa sur les cuisses. Je n’avais pas eu envie de faire semblant de dormir, et étais prête à le recevoir depuis un bon moment déjà, les jambes bien à plat sous les draps. Sylvain s’allongea contre moi et me regarda manger. Comme la veille, je me forçai à ne pas engloutir trop vite le contenu de mes assiettes, bien que celui-ci fût une nouvelle fois excellent, et qu’une nouvelle fois j’eus très faim. J’arrivais même à me tourner vers mon homme de la nuit pour lui lancer de longs et francs regards souriants remplis de gratitude. « Merchi, ch’est chuper bon… » Il ne répondit rien et continua de me fixer, l’air absorbé dans des réflexions dont j’allais vite connaître la nature. On n’entendit soudain plus que mes petits bruits de mastication. La cloche s’était tue, les oiseaux aussi. Un peu troublée, je ne m’arrêtai néanmoins pas de manger pour autant. Je n’aurais pas assez de mots pour décrire les différentes formes de silence avec lesquelles nous communiquions. Il attendit que j’avale la dernière bouchée pour prendre la parole.
 « Dis-moi… »
 « Mmm ? » fis-je sans le regarder, occupée à finir le fond de jus d’orange qui restait dans mon verre.
 « J’avais une question à te poser… »
 « Vas-y, je t’écoute. »
 « Je voulais savoir… » hésita-t-il.
 « Oui ? » l’invitai-je à poursuivre, en train de coller sur mon index les miettes de pain qui parsemaient le plateau.
 « Je voulais savoir ce que… je représente pour toi » finit-il par lâcher, à grand peine. Comme cela m’arrive souvent je ne fis pas attention au sens de sa phrase, et mis deux bonnes secondes avant de réaliser qu’il ne plaisantait pas. Lorsque je compris qu’il était on ne peut plus sérieux, je ne pus réprimer un éclat de rire trop fort pour ne pas en devenir gênant vis-à-vis de lui, et de moi aussi.
 « Qu’est-ce qui te prend ? T’es pas sympa, j’essaye d’être sérieux, là ! » fit-il, vexé.
 « Rien, rien… c’est juste que tout à coup j’ai eu l’impression de me retrouver dans un mauvais film… » répondis-je, déjà secouée de rires incontrôlables. Il n’en fallut pas plus pour irriter définitivement Sylvain.
 « Tu sais que tu peux être trop, trop gentille quand tu veux, toi ? » cracha-t-il, sans hausser la voix, mais indubitablement déçu et en colère.
 « Excuse-moi, je suis désolée… - continuai-je en essayant tant bien que mal de recouvrer mon calme – tu sais bien que c’est pas ça que je voulais dire, hein ? »
 « Non j’en sais rien ! Et pis même si je le savais, ça changerait rien non plus ! De toute façon tu t’en fous, alors… »
 « Mais non, mais non, je te jure ! » mon rire s’interrompit brutalement.
 « Je te dis que si ! Tu ne t’intéresses à rien, même pas à toi-même, tout juste à des détails insignifiants, quelquefois, comme ça… Là, tu vois, j’aurais aimé n’importe quelle réponse à ma question, mais pas un rire, merde ! »
 « Sylvain… » je m’approchai un tout petit peu de lui, de façon presque mécanique tentai de le prendre, peut-être sans assez de conviction, dans mes bras mais il me repoussa. Maladroite. Sur mes cuisses le plateau remua. Les couverts tintèrent.
 « Laisse-moi tranquille. Je pensais vraiment pas te le dire comme ça, mais j’en ai marre que tu me prennes pour un con. J’en ai marre d’attendre tes coups de fil. Je supporte plus que tu répondes pas aux miens. J’en ai ma claque d’espérer chaque jour te croiser à la fac. Ouais, j’en ai ras-le-cul d’espérer que tu daignes un jour faire un peu plus attention à moi en dehors des fois où tu as besoin de baiser. Laisse-moi finir je te dis ! Bien sûr j’adore, avec toi, tu fais ça super bien tu le sais, mais merde t’as pas compris que je voulais plus ? Me parle pas de ce matin, je suis toujours de mauvais poil au réveil, et surtout quand j’ai ruminé aussi longtemps sur ton compte avant de réussir à dormir… Putain, je trompe ma copine pour toi ! Je lui mens comme une grosse merde parce que j’ai trop les boules de me retrouver seul si elle s’en allait ! Tu crois que je fais ça avec tout le monde ? Tu crois que je ferais ça pour tout le monde ? Justine est peut-être un peu bizarre, trop timide, trop coincée avec les autres, mais elle est adorable, elle communique, elle m’écoute, elle pense à moi et… bref, elle, elle m’aime ! Enfin je crois… Non, je le sais ! Elle m’aime! Elle m’aime, tu vois ? Elle m’aime et c’est terrible de ne pas être sûr de la réciproque!  T’imagines pas à quel point je m’en veux de mentir à une fille aussi douce et gentille. Elle a pas ton égoïsme et ton sarcasme. Sexuellement, vous avez rien à voir non plus. C’est clair qu’elle est pas aussi douée que toi, mais elle, au moins, elle y met de l’amour, tu vois. Elle me transmet quelque chose. Toi tu baises pour toi toute seule. Le partenaire, c’est qu’un outil, tu l’utilises, tu l’uses, et tu le jettes, une fois que tu lui as pris tout ce dont t’as besoin. Ouais, tu jouis comme si ta survie en dépendait. Ta survie à toi seule, pas celle des autres. Tu t’en balances, des autres. Tes orgasmes ont beau être longs et très forts, moi j’en ai jamais vu d’aussi tristes… d’aussi solitaires, ouais… - il avait visé plus que juste et je ne riais plus du tout. Du tout. Il attendit quelques secondes avant de poursuivre – Je veux plus, ouais. C’est sûrement maladroit de dire ça comme ça, mais j’aurais tellement aimé que tu me respectes, un peu, juste un peu, que t’arrêtes juste un moment de tout centrer sur toi-même et que tu te mettes à ma place, de temps en temps. Que tu penses à moi. Que tu me racontes des choses. Que tu m’écoutes, aussi… - sa voix avait petit à petit pris des accents d’une sincérité émue que je ne lui aurais jamais soupçonné. Silence boulimique. Je me sentais à nouveau mal. Une souffrance différente, mais redoutable. – Dis-moi si c’est trop demander de ma part ? Dis-moi s’il te plaît, est-ce que c’est trop demander ? »

   Sa question tanguait entre l’ironie colérique et le sérieux attristé. Il voulait vraiment savoir, sans toutefois réellement attendre de réponse. De mon côté je pouvais sentir les larmes me monter aux yeux. Toujours ces foutus contrastes… Mon bien-être au lever avait pesé lourd dans mon équilibre psychologique, et sa soudaine disparition rendait le choc encore plus douloureux. Exactement comme le clac d’une balance lorsqu’on retire ou ajoute des masses trop importantes sur l’un des plateaux. Le pire était qu’il y avait bien entendu une indéniable part de vérité dans ce qu’il venait de dire. Encore une fois il avait raison. J’avais pourtant beau l’admettre, je ne parvenais pas à me dépêtrer de ce relent d’injustice que mon petit déjeuner avait pris. J’avais compris que j’étais incomprise par l’une de mes connaissances les plus intimes, et cela était encore plus terrible que tous les réveils du monde mis bout à bout. Je n’allais pas tarder à pleurer. Un peu gênant. Ceci dit au point où j’en étais… Avant que mes larmes ne se pointent pour de bon, Sylvain fit un geste pour modérer son attitude. Il me débarrassa du plateau, le posa par terre, puis se rapprocha, passa dans mon dos, plaça ses jambes des deux côtés de mes hanches et me ceintura de ses bras. La douceur de du mouvement dénotait avec la rudesse des propos qui venaient d’être prononcés. Il posa même son menton sur mon épaule – ça y est je pleure – et, même si je l’avais voulu, je n’aurais pu le repousser comme il venait de le faire. Encore une fois le manque de logique, le manque de « ligne directrice » dans mes sentiments, dans ses actions ainsi que dans l’ensemble de l’espace, du monde qui m’entourait me perturbait grandement. Donc, en réaction, je pleurais, ce qui ne m’arrive jamais. Pas fort, non, mais assez pour que Sylvain le remarque. Je restais les yeux rivés sur le mur en face. Un point très précis où le papier peint laissait déceler un petite imprécision. Sylvain devait quant à lui ne voir que ma joue droite humidifiée par les larmes qui lui roulaient dessus. Il reprit son monologue d’une voix beaucoup plus gentille. Il était peut-être le genre d’homme à ne pas pouvoir résister aux pleurs d’une femme. Il m’embrassa même deux ou trois fois sur cette joue mouillée qui se présentait à lui.
 « Je voulais pas te faire pleurer… excuse-moi, je suis désolé… - fit-il, toujours en fausse attente d’une réponse de ma part – Pourquoi tu me parles pas ? Je veux dire en général. Pourquoi tu restes toujours fermée, comme ça ? Tu penses qu’on se connaît pas encore assez ? – je fis non d’un très léger mouvement de la tête. Il avait toujours son menton sur mon épaule – Tu penses que je comprendrais pas ? – non non. Mouvement un peu plus prononcé – Tu penses que personne peut te comprendre ? – non non non. Mouvement encore un peu plus prononcé. Silence de réflexion pour Sylvain – Mais est-ce que tu sais au moins pourquoi je te pose toutes ces questions ? – Silence de réflexion pour moi – non – soufflai-je enfin dans un petit couinement étouffé. J’aurais préféré qu’on entende le timbre de ma voix. D’autant plus que c’était le seul non dont j’étais sûre. Avec un soupir de désapprobation déçue, Sylvain me lâcha vivement et s’écarta de moi pour reprendre sa position initiale – Mais parce que je t’aime ! espèce de… - cria-t-il à moitié, déjà hors de lui – Ca se voit pas ? Ca se voit pas ? Merde, t’as pas les yeux en face des trous, ma parole ! J’ai pas envie de me répéter, mais putain tu crois que je sors ce genre de discours à toutes les filles avec qui je couche ? Regarde-moi maintenant, tu m’énerves à regarder dans le vide comme ça ! Regarde-moi ! Je t’aime, tu comprends ça ? C’est trop difficile à comprendre ? C’est trop plat, trop banal pour Madame la nihiliste ? Ouais, je t’aime ! Et je te jure que si je pouvais, je ferais autrement, crois-moi ! Je t’aime et je saurais à peine expliquer pourquoi, putain… T’es électrique. Electromagnétique même. Tu m’attires quoi que tu fasses quoi que tu dises, je pense à toi tout le temps, j’ai envie d’être avec toi tout le temps ! Mais pas que pour le sexe ! Ca non ! J’aime ça, comme tout le monde, mais je refuse que notre relation se résume à ça ! Et je refuse que toi tu me résumes à ça ! »

   C’est à ce moment précis qu’il s’arrêta pour me laisser m’exprimer, ainsi que pour reprendre son souffle dont il avait probablement un peu présumé. Je ne dis pourtant rien. J’en étais incapable. Carpification maximale.
 « Je t’aime, moi. Je voulais juste que tu le saches avant de partir. Je t’aime je t’aime je t’aime. Voilà, t’es contente ? Ca te suffit ? Ca fait un mec de plus à tes pieds, hein ? Allez dis-moi ! Et arrête de chialer ! Parle, un peu ! Dis-moi si ça te fait pas plaisir que je me ridiculise ! » Il tremblait de colère. Je n’avais pas besoin de le regarder pour le savoir. Le matelas et les draps vibraient, se froissaient en discordance, tandis que je pleurais de plus en plus évidemment. Et au milieu de sanglots toujours moins contrôlables ma colère, à moi aussi, grimpait tel un lierre luxuriant sur un mur asphyxié.
 « C’est… c’est la… première fois qu’on me le dit, sale con ! » La vérité et l’injustice me rendirent aussi vulgaire que lui et un tantinet méprisante, sans que je me départisse de mes larmes qui coulaient maintenant comme deux petites fontaines depuis les commissures de mes yeux très rouges. De ce qu’il avait voulu me dire je ne retenais que la rancune, la féroce amertume qu’il avait nourri depuis trop longtemps à mon égard. Je n’en garderai que des bribes d’exaspération haineuse. Cette déclaration d’amour qu’il avait tenu à me faire n’existe aujourd’hui pour moi qu’à travers ce goût immonde d’injustice et d’incompréhension. Elle avait perdu dès sa naissance tout ce qui aurait pu la rendre belle et inoubliable. Une déclaration d’amour mort-née en somme. Tous les jours un peu plus triste, tous les jours un peu plus pitoyable depuis lors. Je pleurais sans raison, et avec toutes les raisons du monde. Sylvain s’était carpifié lui aussi. Je me refusais à le regarder. Je répugnais à subir de quelconques excuses. Je n’avais qu’à peine l’envie de le faire souffrir à mon tour, par des moyens alors encore indéterminés. Je ne savais comment procéder pour arriver à mes fins. J’étais tout entière aspirée par les larmes et les douleurs sourdes qui dilataient mon cœur comme mon cerveau.
 « Je suis désolé, je pouvais pas savoir… Je voulais pas te faire de mal, tu sais… Ca… ça venait du cœur, tu sais… » ânonna-t-il en n’étant qu’à moitié sûr que je l’écoutais. A juste titre.

   Depuis quand n’avais-je pas été à ce point oppressée par cette terrible sensation d’avoir été trahie ? Lentement je remontais jusqu’à mon adolescence, ma pré-adolescence. Ma laideur qui me brûlait la chair et me retournait les entrailles. Mes premières amours. Ou plutôt mes premières déceptions amoureuses. C’est tout ce qu’on m’a jamais offert depuis cette époque. Des déceptions. De la douleur physique. De la douleur psychique et morale. Immense. Mon père, qui n’en a jamais été un. Ma mère qui ne m’a jamais fait confiance. Douleurs physiques et morales. Eric, avec Eloïse, main dans la main à la sortie de l’école. On avait 10 ans. Au collège, Antoine qui embrasse Lucie sur la bouche devant tout le monde afin de nous prouver qu’ils sont bien « ensemble ». 11 ans. Même dans une grave crise de masochisme, jamais je n’aurais appelé ma fille Lucie. 12 ans ; premier baiser, et le seul avant longtemps. C’est Olivier, l’un des plus beaux garçons de la classe, pendant une boum. Je suis sur mon petit nuage avant de redescendre bien vite en comprenant que j’étais l’objectif d’un pari qui lui a fait gagner exactement cent soixante-seize francs et quarante-cinq centimes. Une somme. J’espère qu’il s’est étouffé avec. 13 ans, voyons voir, 13 ans… Mon père, fin saoul de sa soirée passée dans un bar toujours plus éloigné que le précédent, vient plus ou moins me souhaiter bonne nuit dans mon lit et me surprend à me masturber et se met à me frapper de toutes ses forces dans le ventre sur les bras sur les jambes. J’en serai quitte pour d’énormes bleus et une côte fêlée. Avec ça il m’attrape le sexe et me pince les grandes lèvres avec ses ongles longs durs et sales jusqu’à me faire saigner crier de douleur, laissant une cicatrice que je garde encore aujourd’hui. C’est à cette même époque que je commence à montrer ma culotte. Oh rien de bien méchant. Je demande juste à ce qu’on me paye. Cela me permet de me faire l’argent de poche que mes parents refusent de me donner. Quelquefois je la retire et augmente le prix en conséquence. Quelquefois encore le garçon veut que je me caresse. J’obéis et touche le pactole. Quelquefois même le mec se branle, jouit trop vite et raque encore plus comme si ça pouvait atténuer sa honte. Je les tiens toujours à bonne distance. Jamais aucun de ces gros pervers ne m’a touchée, et jamais je n’en ai touché aucun. Je le jure. Je me pose parfois simplement des questions sur ce qui m’a retenue d’aller plus loin. A 14 ans c’est moi qui surprend Chloé ma « meilleure amie » de l’époque dans un lit, à la toute fin d’une soirée quelconque secrètement improvisée pour cause de parents absents (les miens aussi), avec Arnaud, « l’inaccessible homme de ma vie », plus un autre mec qu’elle a dégoté pour l’occasion, par curiosité, et qui n’a aucune importance ici. Ils font ça à mon insu depuis plus de deux mois. Elle s’est servie de moi pour l’approcher. Je ne sais pas lequel des deux je dois haïr le plus. Je continue, 15 ans, ma nouvelle « meilleure copine pour la vie » Candice m’invite seule à passer la nuit chez elle. Miracle mes parents acceptent. Je suis trop heureuse c’est la première fois que j’ai le droit et l’envie réelle de rester dormir autre part que chez moi, chez quelqu’un que j’ai choisi. Je suis trop heureuse, trop naïve. On va parler de plein de choses ensemble, des choses de filles, entre filles. Je suis trop heureuse de rattraper un peu de temps sur mon enfance gâchée solitaire. Je suis encore une petite fille. Candice peut-être moins. Ses parents ne sont pas là. Elle me fait la cuisine, on discute de tout et de rien, de choses de filles. Je suis trop heureuse je me sens super bien. On rit beaucoup, on boit et on fume un peu. On finit par se coucher, dans son lit, largement assez grand pour nous deux. Mais on n’utilise pas l’espace on ne dort pas non plus, on parle on parle plutôt bas même s’il n’y a personne pour nous entendre, on ricane on pouffe on glapit comme des petites renardes en chaleur emmitouflées sous notre couette commune. Je lui dis plein de trucs, je lui dis que je ne plais pas aux garçons, et surtout que je ne me plais pas à moi-même ; que je me déteste. Conclusion pitoyable mais réelle et franche. Je n’ai plus qu’à me taire. Naïve. Elle se rapproche encore un peu de moi, prend son souffle, me regarde droit dans les yeux et me dit que les garçons n’y connaissent rien et que je suis la plus jolie fille qu’elle a jamais vue. Naïve. Après tout ce que je lui ai raconté elle sait que je garde cachée en moi, comme nombre d’adolescentes, une terrible frustration sexuelle. Naïve. Elle me sourit et pose son bras sur ma taille. Elle me touche les fesses. D’un seul coup je suis pétrifiée. Elle plonge encore plus son regard assuré dans le mien prêt à défaillir, et me demande si j’ai déjà essayé avec une fille. Je suis incapable de répondre. Sens littéral de l’expression « bouche cousue ». Sans ménagement Candice force pourtant le passage – je sens le fil craquer – et y introduit sa langue. Tous mes muscles sont tendus jusqu’à la rupture. Mes mouvements se limitent d’eux-même à des soubresauts anarchiques. Elle a une haleine sucrée plutôt agréable, mais sa langue remue et s’agite comme si elle traversait une crise d’épilepsie. Je n’aime pas du tout, Candice le sent. C’est mon premier vrai baiser sincère. Mais avec une fille. Avec une fille qui se disait mon amie. Non, je n’aime pas du tout, je me crispe complètement. Candice a l’air de ne pas vouloir s’en préoccuper et passe sa main sous mon haut de pyjama. Froide. Je tremble de maladresse. Elle sourit avec gentillesse. Elle n’a pas la concupiscence malsaine des hommes que j’ai croisés. Pourtant je n’aime quand même pas du tout. Elle frôle mon ventre, mon bassin mon dos puis se décide à palper mes seins pas encore totalement formés. Waaah ils sont carrément super doux ! me souffle-t-elle presque admirative, toujours avec le sourire. Je peux voir ? Avec l’aide d’un spasme j’esquisse un non que je voudrais catégorique de la tête. Je n’aime pas ça ne me plait pas. Allez quoi, fais pas ta timide ! T’en as vu d’autres, pas vrai ? T’étonnes pas que ça marche pas avec les mecs si t’es aussi coincée ! Allez, regarde, laisse-moi faire. Je vais pas te manger tu sais ? continue-t-elle en déboutonnant d’une seule main agile la chemise de mon pyjama. Comme ils sont trop mignons ! T’as de tout petits tétons ! C’est trop craquant aussi ! Je résiste pas j’ai trop envie de goûter ! Ce qu’elle fait. Elle se fout de mes suppliants spasmes négatifs maintenant ininterrompus. Elle prend mes seins à deux mains, se jette dessus goulûment et fait avec sa bouche tout ce qui est possible de faire avec une bouche. Je suis littéralement tétanisée. Ma peau ne répond plus et je me sens comme un vulgaire morceau de viande crue qu’un chien serait en train d’avaler avec délectation. Candice n’est pas un chien, mais a clairement l’air de se régaler quand même. Ce faisant elle laisse descendre sa main libre – la droite, forcément la droite – sur mon entrejambes. Je sursaute. Cela la fait pousser malgré elle un petit rire qu’en d’autres circonstances j’aurais pu trouver adorable. Mais je n’aime pas. Ca ne me plait pas. Trahison. Elle enfourne soudain ses cinq doigts dans mon pantalon, triture l’élastique de ma culotte s’amuse avec les minces bordures brodées, puis me caresse à travers le tissu avant de tirer le tout jusqu’à mi-cuisses. Exagérons et disons que je suis proche du malaise vagal. Je n’ai même plus le réflexe de serrer les jambes, et les laisse aller au gré des prises de Candice. Toujours sans me quitter des yeux elle joue avec mon sexe. Je la sens enfoncer son index et son majeur presque jusqu’à la deuxième phalange et appuyer sur mon clitoris avec le pouce. Mon bras et ma jambe gauches subissent aussitôt une violente et très courte série de spasmes incontrôlables. Je parkinsonne. Candice pousse un soupir mécontent. La déception se lit sur son visage. T’es sèche comme une vieille fripée, ça va pas du tout, me reproche-t-elle en s’interrompant. Tu sens rien ? Ca t’excite pas ? Ma tête fait droite gauche droite gauche droite gauche droite gauche à toute berzingue. Nouveau soupir désapprobateur. Je fais ça mal ? droite gauche droite gauche. Je te fais mal ? droite gauche. Bon ben alors ? regard inquiet, terrorisé même. Parle, un peu ! Silence contrit, contraint. Soupir, elle prend ma main tremblante et crispée, tente de la desserrer et la mène entre ses propres jambes, sous son T-shirt, dans sa culotte. Tu sens comme je suis mouillée ? Me dis pas que tu connais pas ça… Mon corps finit par ne plus réagir du tout. Un peu comme un ordinateur qui plante. Effectivement son sexe à elle transpire comme un sportif en plein effort, à un point que je n’aurais pu imaginer à mon jeune âge, munie de mes seules expériences sagement masturbatoires. Je prends peur. Si tu savais comme j’en ai envie ; depuis le début, depuis que je t’ai vue, dit-elle avant de me serrer très fort dans ses bras, assez fort pour m’étouffer. Mes membres sont comme disloqués, j’ai l’impression d’être une pantin nu et cassé. Je sens le cadavre de ma culotte se débattre entre mon mollet et ma cheville droits dans un combat pathétique pour ne pas disparaître dans les confins de la couette. Celui de mon pantalon a succombé depuis longtemps. J’osais pas te le dire. Sûr que tu te serais enfuie. Alors j’ai patienté, me murmure-t-elle à l’oreille. J’ai patienté… Tu vas pas me laisser tomber maintenant, hein ? Tu peux pas me faire ça, dis ? Ca sera notre secret à nous… J’ai jamais aimé les mecs, tu sais… Ils sont vraiment trop cons… Ils savent que faire mal. Mais toi je sais, je sais que tu me feras jamais mal, pas vrai ? On est les meilleures amies du monde, pas vrai ? On se parle, on se dit tout, hein ? Ouais, moi, je sais tout de toi, en tout cas. J’ai compris que t’as pas compris ce que j’attendais de toi, j’ai compris que tu aimais les mecs, mais c’est pas grave. Ca sera notre secret. Tu peux pas imaginer à quel point je suis heureuse quand je suis avec toi. Mais je veux plus que ce que tu me donnes. Plus, tu vois ? C’est vrai ça fait bizarre la première fois, mais tu t’habitueras j’en suis sûre. Elle couvre mon visage de baisers en lâchant tout cela dans plusieurs longs souffles successifs. Il faut que tu te laisses aller. Laisse-toi aller, un peu… Tu verras, le sexe entre filles y’a rien de mieux…

   Aucune expérience. Ou presque. Aucun moyen de comparaison. Ou presque. Il n’y avait rien eu à faire. Il n’y avait rien à répondre. Candice me tenait, au moins aussi frémissante que moi. Passivité. Je l’ai léchée. Partout. Parce qu’elle voulait. Elle m’a léchée. Partout. Parce qu’elle voulait. Plus. Elle voulait plus. Elle voulait plus et m’avait trahie. Elle m’avait trahie parce qu’elle considérait que ses envies sexuelles son attirance pour moi en valaient la peine. Elle s’était persuadée que j’en garderais quelque chose. Que ce serait inoubliable, dans le meilleur sens du terme. Mais j’ai tout oublié. Sauf la trahison. Sauf les paralysies. Sauf le goût salé des chairs de sa vulve mêlé à la gerbante amertume des sécrétions vaginales. Sauf le contact surréel de sa langue ses doigts ses lèvres sur l’intégralité de mon corps meurtri nerveusement.

   Sauf la trahison.

   Elle était un monstre.

   Comme tous ceux d’avant.

   Comme tous ceux d’après.

   Comme nous tous.

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Published by injektileur - dans nous sommes des monstres
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commentaires

AnGeLe 18/11/2009 22:22


Violence.
No coment, j'ai tout lu, c'est déjà un "coment" ^^


injektileur 19/11/2009 02:27


Merci beaucoup.
J'espère toujours que ça te plait.


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