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15 décembre 2009 2 15 /12 /décembre /2009 05:09

   C’est ainsi qu’elle me décrivit le plus brièvement qu’elle put la vie de ce couple, à travers ce qu’elle imaginait de leur vie sexuelle et des amants qui s’y greffait semble-t-il de façon anarchique voire dangereuse pour eux. Ce sont ses mots, d’ailleurs, elle parla de « symptômes de rejet de greffe » et je me souviens m’être demandé où elle avait pu apprendre une expression aussi spécialisée. Elle me raconta les scrupules hypocrites de l’homme, les vengeances calculées de la femme qui continuait de jouer les épouses éperdues, leurs disputes leurs fades réconciliations sur l’oreiller, suivies parfois dans le même lit des retrouvailles avec la maîtresse jalouse car amoureuse et célibataire et un peu folle mais tout ça ce ne sont que… des suppositions d’accord ? Elle ne s’attarda pas sur les détails ou autres sentiments profonds desquels naissaient ces fameuses suppositions mais m’expliqua en long large et travers les tenants et aboutissants des affaires de cul de coeur de ce couple somme toute banal et pourtant rendu passionnant par l’action de mots simples mais bien choisis qu’elle utilisait avec une réelle science de la retenue. Miki peignait par la parole le monde de ces deux personnes dont elle ne savait quasiment rien, sinon les odeurs qui s’accrochaient couraient sur eux comme du lierre, de la vigne vierge immortelle sur un vieux mur de maison de campagne. Sans le vouloir je repensai à mes grand-parents. Revoyai Jürgen, et Sylvain. Elle l’avait senti sur moi, elle l’avait lu comme dans un livre. Maintenant la question aurait dû être : jusqu’où peut-elle remonter jusqu’à quelle page ? mais je ne me la posai pas, contre toute attente. Je l’observai, elle, avec ses regards succincts, ses regards de surprise ses rires sourires avec main devant la bouche, ses cigarettes ses silences son parfum, surtout son parfum, ses attitudes ses petites sautes d’humeur comme si on se connaissait depuis toujours ses remarques son accent.

   J’aurais horreur d’utiliser l’expression coup de foudre amical et pourtant ce jour-là elle m’est venue comme ça comme un claquement. Miki n’était déjà plus laide ou moche ou mal habillée par rapport à l’ambiance de son lieu de travail, non elle devenait un mystère vivant, cultivé parce qu’intrigant parce qu’amusant presque. Elle embellissait non elle se révélait parce que j’avais fauté dans ma première impression, bien sûr, si tant est qu’il s’agisse d’une chose réalisable, pécher par manque de goût. Miki me fascinait bien sûr rares sont celles qui m’ont fascinée je crois. Je la regardai. Je la sondai, avec mes faibles moyens, mais elle ne me laissa pas faire. Elle fumait à la place, avec avarice de mots et abondance de blancs. Le comptoir étrange, sorte de mosaïque amalgame chamaillée bigarrée taillée trop large, lui renvoyait les images qu’elle me transmettait elle-même par toutes ses mimiques. Leonard Cohen I’m your man ; j’adore. Les yeux pleins de Miki se posaient aléatoirement sur son environnement immédiat autant qu’abstrait. Elle ne réfléchissait pas elle irrigait son âme. Elle n’était pas pensive elle absorbait ce qui l’entourait. En face d’elle, derrière les rangées de bouteilles se tenait un grand miroir horizontal un peu sale et bardé de flyers dans lequel elle prenait un soin quasi-invisible à ne pas se regarder. La voix de Leonard s’immiscait assez discrètement pour me laisser entendre ses souffles entre deux bouffées de cigarette. Elle se tenait plutôt droite portait son dos à peu près comme on porte un plateau. Assez bien pour ne rien balancer sur les clients. J’ai écrit que je l’avais trouvée laide à son arrivée dans mon champ de vision et je pense qu’il faudra que je m’explique là-dessus à un moment ou à un autre au cours de mon récit, pourquoi pas maintenant au fait allons-y. Que les choses soient claires Miki n’avait objectivement rien d’une beauté facile de magazine pour hommes. Et pourtant il suffisait, tout comme elles venaient de m’être accordées, de quelques minutes pour tomber sous son charme intrinsèque. Je dis ça bien sûr et vous allez faire l’association d’idées la plus courante qui est de voir le charme comme l’apanage des gens moches, car il faut bien leur trouver une qualité, les pauvres, et sauf votre respect vous aurez tort. Miki ne possédait pas ce charme politiquement correct face au dernier tabou de la laideur – car en ce temps souvenez-vous on pouvait poursuivre en justice celui ou celle qui vous traitait de pédé, de gros porc obèse, mais jamais ceux qui vous lançait un « sale laideron » en pleine gueule ou dans votre dos – non elle était attirante au premier sens du terme, à savoir que son apparence physique se mettait très vite en retrait par rapport à l’ensemble des réactions chimiques – hormonales ? – qui la rendait plus ou moins irrésistible aux hommes, comme aux femmes. J’étais un peu trop absorbée pour chercher à m’en rendre compte mais souvent la ligne des regards des quelques personnes se trouvant dans le café convergeait toute entière vers Miki. Et elle ne l’évitait pas elle l’embrassait sans même s’en rendre compte. Les dimensions les perspectives les senteurs de la salle me démangeaient stimulaient poussaient depuis l’intérieur. Je regardais les effluves de cigarette se débattre avec les mouvements musicaux ces mises en branle de l’espace. Je serais restée là à les contempler jusqu’au lendemain si j’avais pu. Mais il fallait que je quitte.

   Problème il commençait à se faire tard et je n’avais toujours pas trouvé de quoi remplir mon réfrigérateur. Terrible condition qu’était celle d’une jeune étudiante de l’époque.  Qui sait si cela nous manque vraiment

   Le patron revint vers nous vous êtes toujours là ? ben oui vous voyez bien tant mieux ça veut dire que vous vous plaisez ici, elle est mignonne, notre Miki, pas vrai ? Très elle est super intéressante mais je veux pas l’écraser sous mes questions je vais devoir y aller. Il ne me retint pas mais dites-moi une chanson que vous aimeriez entendre pour votre sortie oh c’est gentil attendez que je réfléchisse… vous avez Better Living Through Chemistry des Queens of the Stone Age ? Ca c’est du bon choix, pointu comme j’aime ! Bien sûr que je l’ai, je les ai tous ! Euh, par contre c’est quel album déjà ? Rated R, je crois, si ma mémoire est bonne… Oui, c’est ça, vous êtes douée dites donc ! En fait j’adore cette chanson je m’en doute, tu connais, Miki ? puis il se redirigea vers son impressionnante discothèque pour fouiller ardemment cette dernière et en sortir avec fierté l’album réclamé par votre humble servante le lancer avec un sourire pour moi. Puis attente de réaction. Miki écoutait, attentive, alors que moi je m’enfermai dans mes souvenirs, passive. Des souvenirs sur lesquels je n’ai pas plus envie de m’étendre que précédemment. Miki écoutait, et plus que passive malgré tout j’allais devoir partir.

   Il fallait bien que je parte je n’en avais pas envie précision inutile et la chanson partit en même temps que moi sans que Miki ou le patron s’en offusquent. Ils écoutaient avec plaisir je pense. Je me suis levée une dernière fois ils me regardèrent sans trop d’étonnement non plus je pense. Je leur dis au revoir à bientôt en fait je ne sais comment j’ai réussi à me motiver pour bouger en tout cas j’ai bougé et bien bougé vous êtes témoins, la musique perçait l’atmosphère du lieu. Je n’avais aucune envie de le quitter, précision inutile. Et pourtant il le fallait vous aurez compris. Je ne m’en souviens plus des derniers mots échangés avec Miki ce soir-là sans importance j’imagine. Je savais que je reviendrai vite je n’étais pas inquiète je vous le dis. Le patron m’a souri ça je me rappelle ; il était content de mon choix ; et les sons gravitaient autour de moi. Bonheur ou non, bien-être ou pas qu’en savais-je ? rien mais la chanson me caressait à rebrousse-poil et croyez-moi ça me plaisait diablement avec ses rythmes sa guitare-trompette et la langueur inhérente. Miki ne me dit pas au revoir elle se tourna vers moi puis regarda fixement en face d’elle un point indéterminé de la surface du miroir, l’air d’attendre sans trop espérer quelque chose qui n’arrivera jamais vous savez ce regard désabusé de la jeune femme d’hier d’aujourd’hui et de ce qui aurait dû être demain mais là cela n’avait rien à voir avec moi je suppose. Elle savait d’ores et déjà que je serai de retour bien vite et elle avait raison. À côté du comptoir le pouf rose vivait sa vie de pouf rose qui pouffe sans vraiment jamais pouffer parce qu’en tant que pouf il considère que ce se serait ridicule de pouffer comme tout un chacun pouffe de mes molles hésitations. Ainsi quittai-je le Chien Qui Bande, sans gloire ou presque de toutes façons je reviendrai je sais.

   L’extérieur rude le choc aussi mais je survécus. Le soleil mourant essorait mes rétines. jamais vu les heures filer. Et toujours pas plus de remplisseur de frigo vide en vue drame minuscule mais drame quand même.

   Devant moi le décor s’énerva tout seul tout d’un coup. Alors qu’il glissait sous moi d’une frustration sourde, il se mit à m’envoyer, semble-t-il pour me punir de mon indifférence, toute une armada de trottoirs déformés de trous de coins cassés chargés à bloc de merdes de chiens glissantes comme un membre vaseliné et aussi puantes qu’une charogne en plein cagnard.

   Je rentrai chez moi sans passer par la case départ tombai sur l’horloge dix heures heures et demi déjà à peu près elle est vraiment pas juste c’te daube c’est pas possible que je me sois traînée aussi longtemps. Plus le frigo vide. Fatiguée très fatiguée sans raison particulière j’ai pas plus pas moins dormi la veille que d’habitude. Super fatiguée pourtant y’a rien de pire fatiguée par le rien faire même quand on le respecte autant que moi. Je m’écroulai sur mon canapé chéri et m’endormis comme un étron à mater un court-métrage paradoxalement très long et très chiant. Vous savez ce genre de sommeil où vous pouvez oublier le malheur des autres presque autant que le vôtre, sans pour autant vous sentir soulagé non non soulagé ça n’existe plus, rien que l’oubli et c’est déjà beaucoup soyons reconnaissants ne soyons pas des monstres d’égoïsme s’il vous plaît. Les feuillets n’avaient pas bougé de sur la table c’était eux que je voulais oublier ne nous cachons pas je vous en supplie. Je ne réussis pas cela va de soit et me réveillai environ deux heures après pas mieux parfumée pas plus malodorante que lorsque je m’étais assoupie.

   Je disais qu’il n’y a rien de pire que d’être fatiguée par le rien faire eh bien je me rétracte. Il n’y a en fait rien de pire que de se réveiller en sursaut aux alentours de minuit, la tête dans le fion à ne plus savoir où on est – et votre identité profonde qui ne manque pourtant pas de vous revenir en pleine gorge – et les oreilles qui vibrent et les commissures explosées pas d’évolution depuis la veille merde je déteste m’endormir il faudrait qu’on m’assomme à la place.

   Le court-métrage était fini depuis bien longtemps et les jingles, les coupures ultra-colorées bruyantes machinales me secouaient maintenant comme un prunier. Désespérance du moment, surmontable, faisons en sorte qu’elle le soit. Surmontable. Et suicidairationnelle cela va de soit. Et donc de crédible il ne restait que l’abnégation lente où je me vautrais poussivement. Une désespérance nourrie au sein de mes multiples échecs défaites et autres renoncements j’ai la furieuse sensation de me répéter et bordel à cul ça fait du bien. De se répéter de radoter de déblatérer de tergiverser je veux dire. Cesse de chasser le naturel il reviendrait te violer au galop . et dieu sait combien le naturel est bien monté. Les maladies la douleur ne se contractent s’apaisent pas elles s’apprivoisent avec plus ou moins de bonheur la vieillesse pareil. Démantèlement parce qu’il faut bien que des mots me viennent à l’esprit quand j’écris dans ce froid putain sinon rien de rien ne sera transmis conservé gardé sauvé sauvegardé.

   Sachant pertinemment que je ne pourrais pas me rendormir de suite je pris sans hésitation un cachet et me laissai bien malgré moi entraîner dans de bâtardes pensées-natures mortes, si vides en comparaison de notre monde où tout déborde de sens bien sûr, si lentes, parce que chacun de nous doit suivre sa cadence. Monde pourri de merde pourquoi faut-il que je n’ai rien d’autre en moi bordel. Avec les jingles et les voix les petites voix susurrées censées être séduisantes moi elles me donnent très vite des envies de massacres de femmes et d’enfants sans survivants. Plus les ronronnements les souffles les « bruits de bouche ». Envies de meurtre avec souffrance. Je hais la voix humaine, bien au-delà de l’idée même de haine, à la télé à la radio même en vrai ; des envies d’égorger de saigner à blanc, d’ouvrir des gorges d’en arracher les cordes vocales la langue les lèvres la face entière les sales gueules dans leur intégralité je les hais je les hais je les hais je vais me mordre je vais sauter je vais me faire du mal il le faut personne d’autre comme volontaire, et puis après tout je suis maso pas sado. Mordre. Arracher. Dépecer. Bouffer avaler sans mâcher. Chuchoter susurrer « bruits de bouche ». Les seuls mots qui justifieraient un génocide.

   Je me surpris à traverser et retraverser le salon de long en large. Et rien à voir avec les cent pas. Cela aurait impliqué une méthode, inconsciemment mise au point au préalable. Mais si j’avais été en montagne il existerait un verbe pour ça arpenter enfin un mot qui me plaît. Mais trop loin de la réalité. Je n’arpentais rien du tout j’écumais je salivais bavais

   mais il serait toujours temps de se ressaisir. Retour de flamme et perte de connaissance ou plutôt

   ça va mieux le fil se détend me dis-je après un temps indéterminé, la télé éteinte je vais partir loin les voix se taisent ou plutôt changent de nature le somnifère fonctionne ça ne fait aucun doute. Et il est très agréable de ne pas se sentir déçue par quoi que ce soit, pour une fois. Et pourtant je sais combien il est mauvais d’utiliser ce genre de médicaments en guise d’antidépresseur express et pourtant ça marche avec moi, et tant pis si je pourrai plus jamais savoir si je suis la seule à contempler ces étranges dandinements de mobilier de rideaux et de couvertures. Ceux qui connaissent comprendront peut-être, la tête lourde et le buste qui vous entraîne d’instinct vers votre matelas, et le drôle de choc qui vous prend quand vous vous penchez un tout petit peu et que tout votre corps bascule et s’écrase avec un grand poum comme dans une BD. Mais vous êtes un peu maso donc et vous vous relevez pour aller vous brosser les dents et vous ne reconnaissez pas l’individu qui se dresse devant vous dans le miroir. Vous le touchez de la tête et non c’est pas moi, c’est pas possible, elle me ressemble un peu mais c’est pas moi. Et comme vous n’en démordrez pas vous vous adossez comme vous pouvez au mur de votre salle de bains et vous contemplez votre reflet qui n’en est pas un. Vous avez l’impression qu’il va vous répondre et vous attendez, vous entendez des voix mais ce ne sont pas la sienne. L’une d’elle vous explique en allemand que c’est dangereux de le regarder dans les yeux trop longtemps parce que le double apparaît et que vous mourrez si vous arrivez à regarder le double se détacher complètement. Vous comprenez sans vous en étonner vous n’avez jamais rien compris aux cours d’allemand au collège et au lycée c’est un des petits drames une vague honte de votre vie et comprenez aussi que ce n’est pas la voix de Jurgen que vous entendez au fait est-ce qu’il est au courant ? de mon niveau je veux dire mais celle de l’héroïne du téléfilm devant lequel vous avez somnolé. Achtung Achtung das ist dangeröse, den Doppelganger zusehen. Vous en perdriez votre latin, avant de vous écrouler une fois de plus, lamentablement bienheureuse, sur votre lit ou sur votre couche, dans l’inquiétude des stries et du double dans le miroir victorieux cette fois, mais ce n’est que partie remise et je ne me réveillerai pas
tant mieux

   Réveil très soudain. Les lendemains qui ne chantent pas, la formule est idéale mais

   Deuxième essai à transformer. Temps écoulé depuis le premier : indéterminé.

   Réveil difficile donc comme d’habitude et litotes en cascades perpendiculaires, puis soudain encore, avec une illumination méconnue je réalisai que mon patron m’avait donné mon lundi. Vous avez certainement déjà eu l’occasion de ressentir ça, la douceur de la glande si je puis dire. De temps en temps il n’y a pas de mal à se laisser prendre, aucun mal à relâcher les muscles voire à s’étirer toujours avec cette incrédulité qui devrait ne jamais dépérir. Le positif s’attardera un moment et vous en profiterez, vous verrez les dépendances s’envoler vous aurez la poitrine ouverte sans saigner, les sons d’où qu’ils viennent vous deviendront cristallins alors ne vous plaignez pas et profitez-en bien c’est un ordre. Je ne me souvenais plus du comment du pourquoi que le gros Matthieu me l’avait donné mon lundi je lui ai rien demandé au porcelet mais ne nous plaignons pas et dormons un peu maintenant que le demi-sommeil de la brave fille a purgé ses nerfs son cerveau de fond en comble elle peut replonger sans amertume sinon amertume aspartamée dans les bras du dieu des camés. Deux fois en deux jours ça fait trop, ma parole. Ne pas abuser des bonnes choses, règle numéro un du stage pour devenir une parfaite psychotique, genre « réussir sa dépression en 10 séances » scotché à une gouttière dégueulasse. Avec essai gratuit.

   Réveil, take three. Je me dis qu’il faudrait peut-être que je vous parle un peu de mon boulot de l’époque. Oh ça sera pas long rassurez-vous j’étais caissière dans un supermarché. Je pense en avoir déjà parlé auparavant ou l’avoir au moins évoqué dans une perte de conscience mais je ne sais je ne me relis pas et je l’ai dit je m’en moque je n’aurais jamais eu la prétention de devenir écrivain. Ce travail me convenait parfaitement sûr qu’il n’y a pas de sot métier, mais même jamais sot un métier sans responsabilités où l’on avait pas à réfléchir restait le meilleur moyen imaginable pour moi et seulement pour moi peut-être de continuer ma petite vie de gosse privilégiée. Le pourquoi du comment est tout simple, je l’admets et j’en suis fière. Se décompliquer l’existence à travers son activité, qu’y a-t-il de plus fondamental. Se décomplexer se renfermer aussi un peu c’est vrai, mais se vider le cerveau et rentrer chez soi évacuée de toutes ses angoisses que pourrait-il y avoir de plus essentiel je croyais avoir déniché la réponse dans une répétitivité des gestes, adoptée volontairement donc mais heureusement oui heureusement les réponses ne vivent jamais vous le savez bien, aujourd’hui mieux que quiconque, vous qui me lisez peut-être, qui me suivez encore je suis impressionnée, avec une certaine attention polie ou désespérée ou les deux de toute façon le bout pourrira de la même façon. Heureusement que les réponses ne vivent pas sinon elles s’exprimeraient et la vérité avec elles et ainsi la vérité révélée la Vie avec ce foutu v majuscule perdrait toute sa valeur quel dommage alors. Ouais vive les réponses mortes et gloire aux métiers non-qualifiés qui vous essorent le cerveau lavé par les médias. Tiens, encore un concept que j’aime bien, l’essorage de cerveau. Mais revenons plutôt à ce fameux métier « d’hôtesse de caisse » que j’avais l’honneur d’exercer merci, j’y suis venue

   après 2 ans passés dans un magasin spécialisé dans l’import de jeux vidéos et de manga et de musique japonaise au sens large du terme à me coltiner des adolescents mal-aimés – litotewoman encore à s’envoyer des fleurs – à l’haleine acétonée ou des gamines avec des pantalons taille basse qui laissent sur leurs ventres nus et gras des marques des plis incongrus sur les traces d’épilation en dessous du nombril. Ne me demandez pas comment j’ai atterri là-dedans je suppose que ça devait me plaire, d’une façon ou d’une autre. J’y ai appris beaucoup de choses mais me suis vite lassée de la clientèle monomaniaque et de mon patron homosexuel pas suffisamment assumé aux épaules poilues comme un paillasson qui me pelotait allègrement en croyant que ça pourrait forcer son inconscient ça vous paraîtra étrange mais je trouvais ça plus pathétique qu’inconvenant. Et il était tellement laid que je me demandais comment une femme ou un homme pourrait bien se sentir attiré par lui. Mais je dois reconnaître qu’il était drôle, et exprès, si si, pas ridicule, à l’inverse de ses clients aussi remplis d’humour qu’un mortier. Mais ne nous attardons pas sur ce sujet pour le moment. Mon métier mon métier il partait du constat amer que même

   dans un heureux élan de conscience genre je n’aurais rien de mieux à faire que tout faire pour continuer sur ma lancée, la chose fondamentale pour moi était de ne surtout pas toucher à l’argent engendré – le mot me paraît juste – par le procès. J’avais en tête l’idée banale de gagner ma vie par moi-même, le comment m’important assez peu tant que je n’avais pas à réfléchir à me stresser, à parler avec des clients trop bavards mais peu acheteurs, à sucer les bites au dessus de moi ou agresser les culs en dessous. Image. Et donc caissière pardon hôtesse de caisse je suis devenue. Les places étaient chères, pour sûr, parce que les prétendantes nombreuses, parfois des garçons, même, alors je sais pas j’ai eu de la chance de plaire au patron – en fait juste directeur du magasin mais ça me plaît de l’appeler de cette façon - beaucoup moins homosexuel et peloteur. Chose qui aurait dû me réjouir si je ne m’avais pas vite remarqué la bouilloire de concupiscence dans laquelle baignaient ses deux yeux petits secs et fermés. En très peu d’efforts ou de gestes ou de paroles ou de signes de sa part j’arrivais à les sentir me déshabiller violemment. Et cela ne m’excitait pas, encore moins que le moins du monde et les mots sont pesés. La chance que j’ai eue je vous le donne en mille c’est qu’il est mort. Peut-être pas comme un demeuré – quoique – mais sûr que Darwin aurait été ravi. La sélection naturelle a probablement dû avoir son rôle à jouer dans l’accident cérébral qui terrassa cet homme de 45 ans en pleine santé. Il adorait la plongée, et en avait eu marre de ne pratiquer qu’en piscine on pourra le comprendre. C’était je crois un pont au printemps il nous avait plus ou moins lâchés pour prendre du bon temps en Corse. Et je n’étais là que depuis deux mois à peine. La chance je vous dis. Fier de ses diplômes il avait emmené avec lui un ami qui venait juste de faire son baptême et ils avaient plongé tous les deux quelque part dans le sud de l’île je sais plus exactement où, et il est trop tard pour que je connaisse la Corse maintenant. Ils avaient loué un petit bateau pour l’occasion. Je vous en parle parce que nous-même dans l’équipe on en a beaucoup parlé à l’époque. Ils ont plongé. Ils ont vu de jolies choses, tu penses, en Corse, des choses qui ont dû les entraîner de plus en plus profond. Ils sont remontés probablement tout excités en négligeant les multiples paliers de décompression. Les circonstances de l’accident n’ont pu être clairement déterminées, mais les médecins ont pensé qu’ils avaient dû mal calculer. Sur le bateau, l’ami s’est très vite senti très mal et s’est évanoui peu de temps après, pour ne plus jamais se réveiller. Mon patron, se rendant compte de leur connerie, a commencé à se voir partir lui aussi. On ne sait où il a trouvé la force de ramener le bateau jusqu’au port mais il y est arrivé, juste avant d’appeler à l’aide et de tomber dans le coma à son tour. Ils sont morts avant la nuit, tous les deux à l’hôpital. Un deuil national a été décrété dans le magasin, mais assez peu suivi vous vous en seriez douté peut-être. Ou peut-être pas vous ne pouviez pas savoir qu’il était très peu apprécié et pas uniquement de moi. Pour sûr on a pas pleuré on s’est juste posé des questions quant à la Vie quant à la Mort, normal. En ce qui me concerne force est de constater la veine assez inavouable que j’ai eue de me voir si vite débarrassée de cet inquiétant plongeur pervers. Je jure que je n’y étais pour rien, je n’ai jamais souhaité sa mort, même quand il me contemplait de haut en bas et de bas en haut en s’attardant sur mes seins mon entrejambes je le voyais à l’autre bout des rayons et ça m’angoissait pas mal. Entre un homo qui vous touche les fesses et un vicieux qui bronche pas mais en pense pas moins, pour moi, y’a pas photo. Je ne saurais dire pourquoi, étant donné mes antécédents. Quoi qu’il en soit je n’ai je le répète jamais voulu sa mort. Pas eu le temps à vrai dire, deux mois à peine que j’étais là, je l’ai dit. Parfois je me demande ce qu’il en serait advenu s’il avait survécu, peu importe son état, handicapé plus ou moins légume – faut pas jouer avec son cerveau – peut-être l’aurais-je pris en pitié. Mais alors que le recul me permet à peine de juger mes semblables disparus, je me pose des questions quant à l’utilité réelle de ce genre de pensées si tant est qu’une pensée quelconque puisse avoir une quelconque utilité, dès qu’on se retrouve à errer dans le froid et la faim et la solitude aussi, avec les multiples blessures que tous ceux-ci t’infligent à l’intérieur de la tête puis à l’intérieur du cœur puis à l’intérieur des poumons. Et donc je n’ai pas eu à me forcer pour ne pas pleurer à l’enterrement. Me demandez pas pourquoi j’y suis allée merci, parce que j’en sais rien. Obligation professionnelle je dirais. Curiosité malsaine aussi, j’avoue. Je voulais juste voir à quoi sa famille ressemblait, et la tronche que l’équipe entière se sentirait obligée de tirer, sans parler de tous les vizirettes qui rêvaient de devenir Ariel à la place d’Ariel, et le plus drôle c’est qu’il s’appelait effectivement Ariel, le patron plongeur obsédé du sexe.

   Alors il y eut là tout le beau petit monde de notre grande et belle entreprise, plus la famille ; mais pas d’amis, trop loin trop tristes les amis, évidemment ; avant 60 ans certains n’aiment pas les enterrements et ne se plaignent pas encore que c’est les seules occasions qu’on a de se voir. J’observai la veuve éplorée, laide et rouge, larmes saillantes et maquillage qui coule, puis les enfants, au nombre de quatre. Les aînés d’abord, des jumeaux, quelques années de moins que moi, vraies gouttes d’eau qui peignaient le portrait craché de leur mère, car tout aussi laids, avec peut-être la puberté prolongée en plus, peut-être certaines déficiences mentales en moins. Le cadet, 13 ou 14 ans, repoussoir adolescent typique, sans les boutons mais avec l’appareil dentaire - je me dis que j’y pas eu droit, moi, quelle chance quel dommage – et quoiqu’on en dise l’air plus gentil plus doux – encore un mot que j’aime pas – et moins faussement concerné que ses grands frères. Il ne devait certainement pas tenir son père en haute estime, mais n’en laissait rien paraître, sinon de temps en temps le froncement d’un sourcil quand on entendait sa mère renifler avec ostentation. Je me souviens m’être dit qu’il avait tout du mec dont on a honte de tomber amoureuse, au collège. Et enfin, la petite dernière, à première vue pas plus de 9 ans, des yeux comme des billes ni sèches ni humides, au-delà de l’inexpression. Elle m’a d’abord fait peur j’avoue, car après un instant je me me suis mise à me reconnaître en elle alors que vous vous en doutez je n’en avais absolument pas envie. Bien plus mignonne que moi au même âge, et pourtant. A la maison mes parents n’avaient que très peu de photos de moi petite mais parfois un seul portrait parle beaucoup plus qu’un matraquage systématique. Et en ce qui me concerne, celle que je fus enfant me revient surtout à travers ces quelques rares clichés.

   Sur l’un d’eux, on nous voit, mon père et moi, assis côte-à-côte sur la banquette d’un petit restaurant de fruits de mer dont je me rappelle avoir apprécié mais mal digéré les gambas. Le grain est plutôt forcé, sombre car nous sommes en terrasse, de nuit. C’est l’été on a chaud et on luit un peu. j’ai froid froid froid froid Je suis toute bronzée, il est très rouge, ça ne le change pas trop de d’habitude. Il a son bras gauche sur mes épaules, un verre de rouge dans la main droite et sourit à moitié, d’une façon que je ne lui ai jamais vraiment connu, en regardant droit dans l’objectif. Moi j’ai 7 ou 8 ans, les coudes sur la table et le menton dans les mains pas très propres à cause des crevettes. Si je souris c’est tellement discret que je le considère involontaire. Comme je considère involontaire le fait que je ne fasse pas vraiment mon âge sur cette photo. Un petit garçon une petite fille ne paraît jamais plus adulte que lorsqu’il elle ne cherche pas à l’être, que ce soit consciemment ou inconsciemment. Ce genre de vérité s’appliquait également à ma petite personne, même si dévier au dernier moment le regard de quelques millimètres de l’objectif peut en soi ne pas sembler mature, mais simplement malchanceux ou parfois anti-photogénique. Sur une autre, de profil je suis avec ma mère, cette fois, encore l’été, l’été de mes 5 ans, allongée à côté d’elle qui me regarde avec des yeux tellement remplis de tendresse, voire d’amour que je n’ai depuis jamais pu trouver le moindre lien entre cette femme sur la photo, cette femme censée être ma mère et celle qui m’a élevée la mère dont je me souviens. Je regarde le ciel, je l’imagine presque à portée de ma main que je tends comme pour montrer quelque chose de bien plus incandescent que le soleil lui-même ; quand on a 5 ans c’est pas difficile, on a les pupilles qui scintillent dès qu’on regarde en l’air. Je suis heureuse, je me souviens. Viendront un peu après les défenestrations, mais je m’égare une fois de plus alors abrégeons

   dans les pupilles donc de la fille de mon patron je reconnus les miennes à son âge, et m’inquiétai. Pour elle avant tout. Je me dis qu’elle trempait déjà dans la souffrance quand d’autres baignent dans l’opulence des papouilles parentales. Nos regards se croisèrent pendant moins de 5 secondes et confirmation en fut faite. Je n’irai pas jusqu’à dire que j’étais sûre qu’elle avait vécu avec son père exactement ce que j’avais moi-même vécu avec le mien, car dans sa situation à elle, si mon père était mort aussi tôt, et malgré la bienséance, je pense que j’aurais eu beaucoup de mal à contenir ma joie ou mon soulagement, et affiché une mine plus réjouie que ce que les traits tirés de sa petite bouille de gamine laissaient transparaître. Non, ce dont j’étais sûre c’était que malgré son très jeune âge et la mécompréhension naturelle de tous les phénomènes qui s’agitaient autour d’elle, malgré son vague-à-l’âme et ses questionnements d’enfant qui la taraudaient assez pour que cela se voit dans ses traits, inexpressifs à première vue comme je l’ai dit, elle hurlait intérieurement contre l’ensemble de son monde et de ses ressentiments qu’elle gardait coincés bouclés cadenassés noyés en elle, plus ou moins comme chacun d’entre nous à différentes périodes de notre vie. Loin de moi l’idée de faire dans la surinterprétation pédopsychologique, mais Océane – c’était son nom - n’aurait pas pu me la faire, à moi, fille de monstres et monstre moi-même, en constante expansion, toujours à la recherche de nouvelles ignominies sur lesquelles pleurer m’apitoyer comme une irrécupérable loque humaine. Océane, oui, un nom très laid pour une si jolie petite fille toute pleine de malheurs à évacuer déballer crier murer, et d’amour à attendre à jamais ; après 7 ans c’est superflu un être humain doit être aimé sans relâche dès ses première secondes jusqu’à l’âge de raison ; le reste n’est que bonus, croyez-en mon expérience, je pense être encore en vie à cause de l’amour que ma mère a dû me vouer petite, peut-être même avant ma naissance. Quelle poisse. Oui, le reste n’est que bonus, l’amour ne nourrit pas, ne libère pas non plus sinon de façon éphémère, et surtout il n’a jamais sauvé ou changé personne.

   Pardon pour la nouvelle parenthèse mais je ne pouvais pas blairer les artistes, ou autres, qui s’évertuaient à nous convaincre du contraire, style l’amour c’est grand, l’amour c’est beau, l’amour c’est universel. Une soirée, le temps d’un orgasme ou pendant 3 ans peut-être, mais l’amour avant tout, ça fait mal, ça perturbe je m’égare tant pis une fois de plus tant pis ça empêche de dormir, parfois ça aide à se lever c’est vrai, mais c’est pour ensuite mieux vous assommer comme un vulgaire canard avant décapitation, l’amour – une règle : jamais de majuscule – c’est la tromperie, c’est le déséquilibre perpétuel, le sens unique infini, l’insatisfaction constante, les prépuces puants mélangés aux marivaudages archaïques, les godemichets sales posés sur des piles de bouquins vantant vendant l’égotisme comme seul salut, oui, l’amour c’est l’une des plus vieilles arnaques de la Vie avant la Vie elle-même, et j’emmerde les optimistes. L’amour c’est le plus vieux moyen que l’homo sapiens a trouvé pour se détruire moralement - vive les aphorismes à deux balles - sans parler de toutes les MST qui viendront étayer ma thèse. Destruction morale, destruction physique, mort, décomposition placez l’acte sexuel où vous voulez dans la chronologie cela ne choquera plus personne je pense. Et oubliez Jürgen pour l’instant, il est complètement hors-sujet.

   Océane donc, Océane seule était sincèrement bien à plaindre, au milieu de ce déballage grotesque d’obséquieuses condoléances. Elle observait avec attention et détachement le défilé ininterrompu d’inconnus venus pleurer dans les bras de sa mère de plus en plus rouge de plus en plus laide. De temps en temps l’un de ces inconnus - souvent une femme – en profitait pour lui caresser les cheveux, la joue ou le menton en lui disant qu’elle était une grande fille qu’elle était courageuse, et alors elle la/le regardait droit dans les yeux et le/la gratifiait en retour de ces bonnes paroles originales d’un masque impassible, effrayant pour qui ne comprend pas qu’une enfant puisse ne pas être touchée par la mort de son père, voire soulagée, heureuse. Soulagée heureuse mais déjà consciente de ce qui se fait se dit et de ce qui ne se fait pas ne se dit pas. La primauté du silence indifférent sur le mensonge et l’hypocrisie. Elle se contentait de tenir la main de son grand frère et de laisser passer à travers les grandes billes vives mais déjà abîmées qui lui servaient d’yeux le pire de la bassesse humaine dont elle aurait nourri plus tard sa haine des adultes, si elle n’avait pas décidé dans sa petite tête bien faite mais inachevée d’y mettre un terme une pause prématurément un frein. Je ne pouvais bien sûr pas savoir cela lorsque d’instinct je me dirigeai vers elle et sa famille.


(Merci encore pour votre fidélité et votre attention, vous qui lisez depuis le début, ou qui venez d'arriver. Je me permets d'intervenir parce que je me suis rendu compte que lors des premières mises en ligne, les lignes que je voulais voir raturées ne l'étaient pas, rendant la compréhension encore plus difficle qu'elle ne l'est déjà, parfois. C'est à la fois la faute de "Pages" et la mienne. Je vous présente mes excuses. En espérant que vous ne m'en tiendrez pas rigueur, je vous dis à la semaine prochaine pour la suite des aventures de notre héroïne.)

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Published by injektileur - dans nous sommes des monstres
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commentaires

Doddz 10/01/2010 21:07


Moi j'aime bien l'amour. Je suis d'accord que ton héroïne puisse le détester - vu la vie qu'elle a eu - mais je crois que c'est parce qu'elle n'en a pas eu assez. L'amour, c'est une bonne chose, je
crois. Quand son nom est utilisé correctement....m'enfin. je me comprends. Bon plus que trois chapitres à lire et je serai à jour. J'ai bien hâte de voir si sa situation va s'améliorer à ton
héroïne, néanmoins...


injektileur 11/01/2010 01:57


c'est très mignon, ça, j'aime bien l'amour. :p
tu as bien évidemment raison.
notre héroïne est un peu à part, à dire vrai.
et comme tu le dis, l'amour est tellement souvent confondu avec d'autres machins. ^^


AnGeLe 15/12/2009 18:39


Eh bien... Quand on dit que les personnages ressemblent aux auteurs...
^^


injektileur 16/12/2009 02:17


mais c'est complètement involontaiiireeeuh >

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