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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 03:29

(résumé de situation: l'héroïne pense avoir trouvé un médecin pour Océane, et cette dernière vient lui rendre visite au magasin)

« Ta mère va se demander ce que tu fais… »
 « Tant pis. Je lui ai dit que je rentrais avec Cynthia pour faire mes devoirs chez elle – regard interrogateur de votre humble compagne de route – c’est ma meilleur copine. »
 « Et qu’est-ce que tu comptes faire si ta mère appelle chez elle ? »
 « Je crois pas qu’elle ait le numéro. »
 « Si elle le cherche ? »
 « Ses parents sont sur liste rouge. »
 « Si malgré ça, elle arrive à les joindre ? »
 « Cynthia est au courant, ses parents sont au courant, et avec ça ils sont super gentils. Je vois pas ce qui pourrait arriver. »
 « Et si elle leur demande de te passer le téléphone ? »
 « Ils lui diront que je suis aux toilettes et constipée. Tu vois ? J’ai tout prévu. » rayonnante.
 « Je veux bien te croire… mais je pense quand même que c’est un peu dangereux pour toi de venir ici. » fais-je, songeuse.
 « Puisque je te dis que j’ai tout prévu ! » sourire malicieux.
 j’avais tout prévu, sauf ça
 « Sinon, je crois que je t’ai trouvé un médecin. Je saurai demain soir si oui ou non elle accepterait de prendre un enfant comme patient. Ton frère… » ton frère ton frère ton frère
 « Je lui en ai parlé. Il est d’accord pour me couvrir. Il pourra même m’y accompagner. » coupe-t-elle
 « Tant mieux. C’est Gaëtan, son nom, c’est ça ? J’espère qu’on pourra compter sur lui. »
 « Fais-lui confiance. »    je ne fais plus confiance à personne, et j’ai froid, putain J’AI FROID !!!
  
   Le lendemain, fin d’après-midi, 17h56. Répondeur. Bonjour Mademoiselle, docteur Monstahl, j’ai parlé avec ma collègue et elle voudrait bien que vous l’appeliez avant de prendre sa décision. Voici son numéro de téléphone… 18h47 court appel de remerciement. 18h53 Consultations psychiatrie bonsoir. Bonsoir Madame, je voudrais parler au docteur Launier, s’il vous plaît, j’appelle de la part du docteur Monstahl à propos d’une jeune patiente que je souhaiterais lui faire examiner. Un petit instant s’il vous plait - marche turque – Allô. Allô, docteur Launier ? Elle-même. Bonsoir docteur. Bonsoir Mademoiselle, j’attendais votre appel plutôt demain dans la journée, mais je vois que vous êtes pressée. Est-ce que c’est une urgence ? En fait, pas vraiment, docteur, mais ma cousine ne va pas bien et je sais qu’il ne faut jamais laisser traîner ces choses-là, parce qu’alors le problème ne fait qu’empirer. Certes ; mon confrère m’a dit que cette fillette vient de perdre son père. Oui docteur, on l’a enterré samedi dernier, mais je laisserai Océane vous en parler ; si vous acceptez de l’écouter, bien entendu. Vous avez dit à mon collègue que c’est une petite très douée et très mature ? Extrêmement douée, docteur, elle comprend tout, elle voit tout, elle sonde tout le monde et elle s’exprime presque comme une adulte. Je comprends, mais j’aimerais quand même m’entretenir avec sa mère avant. Oh, sa mère ne serait pas en mesure de vous répondre docteur, monumentale erreur elle est déjà bien trop pertubée par la mort toute récente de son mari. Donc si je comprends bien vous voudriez que je prenne en consultation une mineure sans l’approbation de ses parents ; ce n’est pas comme ça que ça marche, Mademoiselle. Vous imaginez bien que si je m’occupe de son cas mon cas, et qu’elle est aussi mal que vous le dites, j’ai froid j’ai froid je ne vais pas mal il va falloir que je la voie très régulièrement, et longtemps me parlez pas de ça c’est inutile ; ensuite, par rapport aux remboursements… Je règlerai les consultations ne vous en faites pas, et tant pis pour la Sécu. Même si je devais au pire des cas faire faire des examens complémentaires qui coûtent plusieurs centaines d’euro ? Est-ce que vous savez le prix d’une IRM, par exemple, Mademoiselle ? Non, mais vous me le direz si nécessaire, je doute d’ailleurs que ce le soit, et j’aviserai ; sérieusement, s’il vous plaît, docteur, c’est pour elle que je fais ça, je ne sais pas pourquoi vous ne prenez plus d’enfants et ça ne me regarde pas, mais s’il vous plaît, laissez sa chance à Océane. Vous verrez, elle est vraiment très attachante. Mon métier n’est pas de m’attacher aux patients, Mademoiselle, et c’est précisement pour cette raison que j’ai arrêté de voir des mineurs dans mon cabinet, surtout de moins de 10 ans. Vous ne feriez pas ça pour elle ? J’ai des collègues dont c’est la spécialité, je peux leur demander de s’occuper de votre cousine. Mais c’est auprès de vous que le docteur Monstahl m’a dirigée ; c’est un excellent chirurgien, donc j’en déduis que vous serez un excellent psychiatre pour ma cousine. Pour ce qui est de l’argent, il n’y aura aucun problème, j’ai ce qu’il faut pour les consultations, les analyses, ou autres. Vous me direz le prix de ces examens s’ils sont nécessaires et je me débrouillerai. Je vous demande pardon d’insister comme je le fais, mais c’est important pour elle, pas pour moi, docteur, pour elle. POUR MOI ? Je le sais, Mademoiselle, j’en suis consciente. Et qu’est-ce que vous faites du serment d’Hippocrate, hein ? Mademoiselle, n’invoquez pas des choses que vous ne connaissez pas. En tant que médecin, j’ai des devoirs, mais aussi des droits. Et parmi ces droits, il y a celui de diriger le malade vers un de mes confrères, si je considère que je ne suis pas en mesure de le soigner moi-même, ce qui est présentement le cas. M’avez-vous bien comprise, Mademoiselle ? … … Entendu, alors vous écouterez Océane et ses histoires une fois, et vous en jugerez sur pièce, d’accord, docteur ? … …  Je vois que vous savez vous montrer persuasive ; donc, vous n’insisterez plus si je l’envoie à mes confrères, c’est bien ça ? Oui docteur. Alors je verrai la jeune fille mercredi prochain à 18h ; est-ce que cela vous convient ? C’est parfait, merci infiniment docteur.

syncope

   Jusqu’au mardi suivant Océane et moi nous rencontrâmes au même endroit, dans le bureau de son père, qui n’allait pas tarder à être remplacé.

   jeudi
 « Ca t’embête que je vienne ? »
   vendredi
 « tu me trouves collante ? »
   samedi ( midi )
 « tu me le dis si je t’embête, hein ? »
   dimanche (chez moi)
 « c’est un peu triste, chez toi… ça t’embête si je fais le tour du propriétaire ? »
   lundi
 « tu sais, ça me fait un peu peur d’aller chez le docteur… euh, je t’embête avec mes histoires ?
   mardi
 « j’ai amené Gaëtan, ça t’embête pas trop j’espère »

   Je ne sais d’où elle avait tiré cette subite peur d’être de trop, et j’essayais de mon mieux de ne pas lui en tenir rigueur. À qui la faute à qui à qui la faute. Gaëtan me paraissait avoir repris du poil de la bête depuis l’enterrement. Il n’y avait pas de raisons qu’il n’ait plus ses bagues, ou la bouche enflée abîmée qui va avec, mais son air un peu désabusé s’était changé en un joli sourire des yeux qui les lui tirait vers le haut. Le jour des funérailles de son paternel, je n’avais pas pu remarquer la couleur de ses yeux, ambrés foncé, très expressifs. Il avait les traits plutôt fins, et ses cheveux étaient presque noirs, extrêmement raides, son front assez haut et son nez petit, un peu épaté. On ne pouvait pas dire qu’il y avait une quelconque ressemblance avec les autres membres de sa famille. Pour ainsi dire, il ressemblait autant à un Asiatique qu’un Blanc peut ressembler à un Asiatique. Ainsi il aurait tout aussi bien pu passer pour métisse. Il sortait du collège et n’avait pas trop l’air mal-à-l’aise de se retrouver dans le bureau de son père où il n’avait quasiment jamais dû mettre les pieds auparavant. En guise de salutations, il vint me faire la bise d’une façon si naturelle que j’eus toutes les peines du monde à ne pas rougir. J’imagine qu’il a juste suivi Océane dans son mouvement. Il sentait bon une eau de toilette raffinée sur laquelle je n’aurais su mettre de nom. Son accoutrement est on ne peut plus passe-partout. Soit de bas en haut : Chaussures de sport noires, pantalon large noir, T-shirt bleu clair uni à manches longues, plus sac en bandoulière noir. Sage, à l’image de sa sœur. Il donnait plutôt l’impression d’être un adolescent qui a besoin de s’affirmer par ses actes ou ses paroles plutôt que par son allure physique ou ses vêtements. Pas le moindre souci de se démarquer de son voisin. Sans pour autant manquer de personnalité. Chose remarquable si l’en est. Et ce charme intrinsèque compensait sa relative laideur. Et charmée par ce tout jeune homme j’avoue l’avoir été. Et que l’on me croie lorsque je dis qu’il faut un minimum de courage pour passer aux aveux rien à voir avec la pédophilie telle qu’on la concevait alors Gaëtan aussi aurait été en peine s’il avait dû trouver une explication. Il s’assit derrière le bureau, laissa Océane s’installer sur ses genoux, et attendit que je m’asseye à mon tour, à ma place devenue habituelle. Après un court silence, puis

 « Je lui ai tout raconté, pour le docteur, et il est d’accord. » commence-t-elle
 « D’accord pour que tu y ailles ? » m’étonné-je à moitié. Gaëtan acquiesce lentement.
 « Ca faisait un moment que je voulais que sa mère l’y emmène, mais elle est bien trop préoccupée par elle-même pour se rendre compte des souffrances de sa petite fille. » fait-il en caressant le bras d’Océane.
 « Est-ce que tu pourrais faire en sorte de couvrir Océane auprès d’elle pendant qu’elle est chez le docteur ? » fais-je.
 « Je pense que oui. Avec moi, elle sait se taire et écouter, de temps en temps. » répond-il avec un petit sourire.
 « Et est-ce que tu te sens capable de la tenir toutes les semaines ? Parce que ça risque d’être long… » inquiète
 « Ne vous en faites pas, je me débrouillerai. Je viens de vous dire qu’elle sait m’écouter. Si je lui dis qu’Océane est chez une amie, elle ne cherchera pas plus loin. Vous en douterez peut-être, mais ma sœur sait se montrer très sociable, quand elle veut. Pas vrai ? » Océane sourit à son tour, se tourne vers lui, l’embrasse et se retourne vers moi.
 « Tu vois qu’il est chouette, mon frère, hein ? On peut vraiment compter sur lui… Moi j’essaierai de me calmer avant d’aller chez le docteur » soupire-t-elle.
 « Tu as toujours peur ? » un peu surprise
 « Oui, assez. » un peu honteuse
 « C’est tout à fait normal, tu sais,  là-bas on te demande pas de te mettre toute nue, on te demande de te mettre à nu, c’est pire. pire pire pire pire pire Mais je suis sûr que tu te débrouilleras très bien. Tu es trop intelligente pour te laisser dominer par la peur du docteur. »  rassurante
 « C’est vrai, d’abord ! » rassérénée
 « Bon, c’est pas tout ça Océane, mais j’ai dit à Maman qu’on serait à la maison avant 17 heures – il se tourne vers moi – vous avez fini votre journée ? »
 « Oui, le mardi je finis plus tôt. »
 « Est-ce que vous pourrez l’emmener demain ? »
 « Bien sûr, c’était ce que j’avais prévu. Et tu peux me tutoyer, au fait, je suis pas si vieille que ça. » un peu amère mais souriante
 « Merci beaucoup. Alors, je compte sur, toi. Je suppose qu’on aura l’occasion de se revoir… » détendu et souriant aussi
 « Moi aussi je compte sur toi ! » crie joyeusement Océane
 « Et moi sur vous deux ! » conclus-je en riant.

   Bises. Bises. Main dans la main ils s’en allèrent. Dans le couloir Océane se retourna, puis Gaëtan se retourna, puis Océane et Gaëtan se retournèrent, puis Gaëtan se reretourna, plus longtemps, le sourire disparu, comme s’il n’avait pas dit le plus important. Un instant je fus curieuse de connaître ses sentiments à mon égard. Et je finis vite par me demander si ces mêmes questionnements et ces mêmes sentiments étaient tout à fait catholiques. tu peux parler

   Le lendemain, Océane vint directement me retrouver au magasin après l’école. Comme elle n’avait pas de portable - normal en primaire - j’avais pensé que c’était la meilleure façon de se retrouver. À raison, car j’appris qu’Océane possédait un sens de l’orientation très approximatif. Nous partîmes main dans la main nous aussi vers 17h40 pour arriver à l’hôpital D. avec 5 minutes d’avance. Par bonheur, ou par chance, le docteur Launier semblait ponctuel. À 18h05 elle passa une première fois la tête hors de son bureau – j’arrive tout de suite – et à 18h09 elle sortit chercher Océane bonjour jeune fille lui serra sa toute petite mimine et bonjour Mademoiselle me serra la main à mon tour. C’était une femme d’une petite quarantaine d’années, les cheveux auburn coupés au carré, l’air impeccablement neutre. Par là je veux dire qu’il était impossible de lire quoi que ce soit sur son visage. Elle ne paraissait ni gaie ni triste, ni en colère ni de bonne humeur, la seule chose qu’elle semblait dire était je fais bien mon travail. J’imaginai qu’elle devait prendre à cœur de ne rien laisser transparaître pour ne pas influer sur la mise en mots des histoires et des émotions de ses patients. Je trouvai de suite cela admirable, rappelle-t’en rappelle-t’en mais m’interrogeai sur les vertus thérapeutiques d’un tel masque sur des enfants. Elle ne voulait pas s’attacher à eux, mais eux ne devaient pas beaucoup s’attacher à elle non plus. Je vous verrai un petit moment après la consultation si vous le voulez bien. J’acquiesçai et me mit en mode attente alors qu’Océane me laissait son cartable, entrait dans le bureau, un chouïa pas rassurée, la main de la psychiatre sur son épaule droite. bonjour adieu adieu bonjour

   Je n’avais jusque là jamais fait l’expérience du rien faire en hôpital. Il s’agit d’un rien faire précis, pointu, organisé. Précieux aussi, car dans un hôpital, en tant que patient ou malade, vous avez toujours l’impression que personne d’autre que vous ne fait rien. Précieux, donc, car en tant que patient ou malade, vous vous efforcez de ne pas regarder les autres patients ou malades qui tout comme vous ne font rien, que vous le vouliez ou non. Précieux, dis-je, parce qu’unique à vos yeux égocentriques ; ainsi vous pouvez vous régaler de la vision d’une petite secrétaire médicale en train de jongler avec les téléphones et l’ambulancier qui lui demande où se trouve l’aile F ou le pavillon R., de l’infirmier en train de se battre pour éloigner un père trop collant de son fils qui traverse tout le bâtiment sur un brancard, du médecin harcelé par les enfants d’un vieil homme complètement impotent, ou de la femme de ménage qui slalome avec son balai antiseptique entre les pieds de chaises, sièges, bancs, femmes, enfants et hommes voire tous en même temps. Précieux enfin, parce que tel le lion qui attend de ses lionnes qu’elles le nourrissent, vous vous érigez soudain en parangon du rien faire face au tintamarre incessant de la vie qui va qui vient, de la mort elle est partout, dans les pensées ou dans les actes ou dans la conclusion qui vient qui va, du travail dont on a l’impression qu’il ne finira jamais, ou de la pause qu’on se surprend à éviter tellement une rupture dans le mouvement détruirait l’ensemble cosmogonique que fait naître l’Effort Ordurier. Je répète et le crie haut et fort : sachez ne rien faire, cultivez-le et battez-vous avec toute votre âme contre l’Effort. La Glande vaincra. Même à l’hôpital la Glande vaincra.

   Trois quarts d’heure 50 minutes plus tard, la porte du bureau s’ouvre. Océane sort la première, le teint un peu plus pâle que lorsqu’elle m’avait laissée, suivie du docteur qui me fait un signe du style si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer. Je fais attends moi là à Océane, entre à mon tour et entends la porte se fermer derrière moi. Asseyez-vous je vous en prie me fait le docteur avant de s’asseoir elle-même. Elle m’observe un petit instant puis se met à parler. Je vais aller droit au but, qui est que, ma-ni-fes-te-ment, articule-t-elle, Mademoiselle   Lespran n’est pas votre cousine. sans blague sans blague sans blague je croyais qu’on était sœurs Je ne l’ai pas forcée à me dire la vérité, elle était déjà assez terrorisée comme ça. En revanche, vous êtes une adulte et je n’ai pas l’intention de vous ménager. J’ai donc trois questions à vous poser : déjà, qui êtes vous, parce que la petite ne sait même pas votre nom de famille, ou votre âge, ou quoi que ce soit vous concernant ; pourquoi faites-vous ça, parce que j’ai du mal à imaginer qu’une jeune fille telle que vous fasse ça par pure bonté de cœur, ou à définir les liens qui vous unissent à une fillette d’à peine 9 ans ; et enfin, que recherchez-vous ; la paix intérieure ? l’amour ? la reconnaissance ? Laissez moi vous dire que ça ne marche pas comme ça, Mademoiselle. Je sais, docteur, c’est juste que je suis très attachée à Océane qui selon moi va mal, et que je refuse de voir son état se dégrader jusqu’à l’adolescence à laquelle il est possible qu’elle ne survive pas, ou vive tellement mal qu’elle préfèrerait être morte. Je ne sais pas si elle vous l’a dit, mais son père, qui vient de mourir, lui a fait subir des choses que je peux imaginer parce que le mien m’a fait souffrir de la même façon. Nos pères sont tous les deux morts et c’est la meilleure chose qui nous soit arrivés depuis notre naissance. C’est pour cette raison que nous sommes liées. nous sommes liées pieds et poings liés liées liées A part ça, il va falloir que vous acceptiez que je ne réponde pas à toutes vos questions. Mon nom, mon adresse, vous les aurez sur le chèque que je vais vous donner tout de suite, mais pour le reste

   c’en est trop j’en ai trop dit je m’égare je m’isole je tombe je replonge je me fragilise je me relève avec peine j’avance je trébuche et m’étale de tout mon long je ne sais plus où je suis je me perds je me perds je me perds je suis perdue corps et biens perdue à jamais je suis prise je m’enferme et

   Rompons-là pour l’instant l’histoire d’Océane.

   pour le reste laissez-moi faire laissez-moi faire laissez-moi sortir !

   pour-le-res-te brisée brisée elle est brisée je suis brisée nous sommes perdues

   Mademoiselle, ne voyez-vous pas que c’est vous avez le plus besoin DE QUOI !?!

   me consume à petit feu je suis perdue personne ne me comprend laissez

   moi sortir par pitié. Mes mains tremblent et mon cerveau bouillonne. Je ne sens plus mes doigts je ne sens plus mon visage. qu’est-ce qu’il m’arrive ? je pleure je crois je ne peux plus respirer.

   Rock’n roll : Forme de musique à rythmique (le plus souvent) binaire sur laquelle repose quasiment toute ma ma conception personnelle de l’art, de la création, de l’humanité et de l’univers en général

   Négativisme : Forme de pensée issue d’un « comportement pathologique qui consiste à resister, soit passivement, soit activement à toute sollicitation externe ou interne

   Résistance : >> action >> réaction >> agression >> défense active

   en théorie / couplet >> refrain >> couplet      

   Soit, dans la pratique / intro >> couplet A >> refrain >> couplet B >> refrain >> couplet C >> pont >> refrain >> outro

   en théorie / parricide >> délivrance >> prison

   mais en pratique / accident >> mort du père >> frustration mais Kafka, lui, n’a jamais tué son père espèce de truie

   laissez-moi respirer laissez-moi respirer je crois que je vais y

   passer

   Passons.

   Une fois que je serai remise, je reprendrai. légère impression de se répéter que j’en ai tout simplement trop dit pour l’instant.

   Quand Ian Curtis est mort je n’étais pas née. Quand Gainsbourg est mort je dormais. J’étais malade ; la grippe.

   Réveil, take four. Je ne peux pas me permettre de rester plus longtemps au lit. Je crains pour ma vie. Il est midi passé de huit minutes. La clarté du jour m’inquiète plus qu’elle ne me motive. Il est déjà bien trop tard. Pour moi ou pour tout le monde. Il faut que je me lève je dois me lever ; coûte que coûte. La lettre n’en sera pas plus achevée. Le frigo pas plus rempli. Mon existence pas moins inepte. Ce sont des barres horizontales qui me tombent sur le plat du crâne et me maintiennent recroquevillée dans mon lit. On me lapiderait que je ne sentirais pas la différence. On me lapiderait que je n’en aurais pas moins envie de me fondre dans mes draps, puis dans le sommier, puis dans le parquet, puis dans les fondations, puis dans la Terre et ses multiples couches poreuses.

   Se sentir vivante. Je voudrais juste une fois me sentir vivante. Quitte à somatiser à mort. Je cours le risque. Je cours je cours je cours le risque

   Ainsi allai-je me retrouver au Chien Qui Bande

   Je ne voyais pas d’autre issue possible à cette journée si je voulais subsister.

   Laissons l’être humain s’enfoncer dans ce qu’il - avec une grande prétention - imagine de pire et voyons-le se relever, cette fois comme beaucoup d’autres fois avant, comme beaucoup d’autres fois après. Chaque envie d’en finir précèdera et succèdera à d’autres visions de mort, pertubées par cet inaltérable instinct de survie, qui vous guide tel un phare sur la mer déchaînée, et de sa clarté vous éblouit et masque l’infinie étendue des eaux nocives. Connus ou inconnus les horizons derrière lui se déploient et vous invitent à l’espoir de terres accueillantes, riches, animales.

    Vous ne rirez pas beaucoup sur le chemin je vous le garantis.

   Un peu comme la veille, il faisait un temps objectivement magnifique, et après une petite marche de quelques dizaines de minutes, je me forçai à me poser sur un banc du square D. Il s’agissait là d’une inactivité (contraire d’activité) trop rare chez moi pour m’en vanter, mais plutôt que de le regretter et me plaindre comme j’avais l’habitude de le faire, je préférai en profiter au maximum.

   Laissez-moi me relever seule, à ma façon, s’il vous plaît.

   Ce que j’aimais faire sur les bancs des jardins publics, c’était lire, voire écrire, quand l’envie m’en prenait. J’ai toujours pensé que les parcs étaient bien avant les bibliothèques des endroits idéaux, par beau temps évidemment, pour s’adonner à la lecture avec ferveur ou dilettantisme. J’avais choisi « Gaspard de la Nuit » d’Aloysius Bertrand, avant tout parce que je m’étais mis à écouter Ravel en boucle le mois précédent. A part que celui-ci en a tiré l’une des plus magnifique pièce pour piano seul du siècle dernier, ce livre possède avant tout l’avantage de la poésie en prose même en vers qui est qu’on peut la prendre où l’on veut, la parcourir comme bon nous semble on ne loupera jamais rien.

   Je feuilletai donc l’ouvrage et m’arrêtai sur le chapitre suivant, intitulé « ma chaumière » :

        Ma chaumière aurait, l'été, la feuillée des bois pour parasol, et l'automne, pour jardin, au bord de la fenêtre, quelque mousse qui enchâsse les perles de la pluie, et quelques giroflée qui fleure l'amande.

        Mais l'hiver, quel plaisir! quand le matin aurait secoué ses bouquets de givre sur mes vitres gelées, d'apercevoir bien loin, à la lisière de la forêt, un voyageur qui va toujours s'amoindrissant, lui et sa monture, dans la neige et la brume.

        Quel plaisir! le soir, de feuilleter sous le manteau de la cheminée flambante et parfumée d'une bourrée de genièvre, les preux et les moines des chroniques, si merveilleusement portraits qu'ils semblent, les uns joûter, les autres prier encore.

        Et quel plaisir! la nuit, à l'heure douteuse et pâle qui précède le point du jour, d'entendre mon coq s'égosiller dans le gelinier et le coq d'une ferme lui répondre faiblement, sentinelle juchée aux avant-postes du village endormi.

        Ah! si le roi nous lisait dans son Louvre, - ô ma muse inabritée contre les orages de la vie, - le seigneur suzerain de tant de fiefs qu'il ignore le nombre de ses châteaux, ne nous marchanderait pas une chaumine!

   À une certaine époque de ma vie d’adolescente à moitié rebelle peut-être me serais-je ému aux larmes pour un poème tel que celui-ci. J’imagine. Ce jour-là pourtant, je ne pleurai pas le moins du monde mais lisai avec une concentration contemplative. « Chèvremorte » :

       Ce n'est point ici qu'on respire la mousse des chênes et les bourgeons du peuplier, ce n'est point ici que les brises et les eaux murmurent d'amour ensemble.

       Aucun baume, le matin après la pluie, le soir aux heures de la rosée; et rien pour charmer l'oreille que le cri du petit oiseau qui quête un brin d'herbe.

       Désert qui n'entend plus la voix de Jean-Baptiste! Désert que n'habitent plus ni les hermites ni les colombes!

       Ainsi mon âme est une solitude où, sur le bord de l'abîme, une main à la vie et l'autre à la mort, je pousse un sanglot désolé.

       Le poète est comme la giroflée qui s'attache, frêle et odorante, au granit, et demande moins de terre que de soleil.

       Mais hélas! je n'ai plus de soleil, depuis que se sont fermés les yeux si charmants qui réchauffaient mon génie!

   J’ai toujours aimé la poésie en prose. Son côté outrancièrement romantique et suranné me plaît, un peu plus que les vers où à la beauté syntaxique on privilégie le plaisir auditif. Au delà de ça, je prenais mon temps pour saisir les intentions de l’auteur dans ces poèmes. La raison première est qu’il était vraiment trop tôt dans l’après-midi pour que je puisse me pointer au Chien qui Bande sans passer pour une petite pochetronne des beaux quartiers.

   Sagement assise sur mon banc, je mis un certain temps à me rendre compte que je n’avais pas sommeil. Le livre restait bien droit sur mes cuisses et ma tête ne dodelinait pas un seul instant. Je parvenai même à contenir les circonvolutions châtrées de ma petite tête toute de traviole dans leurs plaintes.

   Après avoir lu une trentaine de pages je me décidai à reprendre ma route vers le Chien Qui Bande. Le square était un endroit intéressant voire amusant par de nombreux aspects. Impossible à fermer complètement, il était la nuit le point de rendez-vous des toxicos du coin. Les prostituées se trouvaient autrefois plus bas au niveau de la gare, surveillées par leurs macs. Mais bon an mal an tous savaient se faire discret et même nettoyer un minimum derrière eux. A cette heure du jour donc, et par ce temps c’était avec bonheur beaucoup plus familial. Mamans avec landeaus, collégiens et lycéens venant manger sur le pouce, petits couples un peu partout, légitimes ou non. L’ambiance n’était somme toute pas désagréable. Il ne manquait plus qu’un joggeur ou deux et le tableau aurait été parfait. Et des joggeurs des joggeuses il y en avait parfois je me souviens, mais plus tôt le matin ou plus tard l’après-midi. Logique. Je les ai toujours trouvé ridicules. Ils me manquent je crois.

   Je traversai la place D. et descendit la rue de la L. jusqu’à la rue B. où je tournai à gauche. De partout les gens affluaient et je m’escrimai à les observer de haut en bas, à les dévisager si possible. Un signe ne trompait pas : je les trouvais tous beaux  chacun à leur façon, presque sans exception. Cela voulait logiquement dire qu’à cet instant j’allais plutôt bien. Beaucoup plus nombreux étaient ceux où, vous vous en douteriez, je trouvais tous les humains laids à en vomir.

   Arrivée au CQB peu après 13 heures, je fus surprise du monde en train de manger. La première fois je n’avais pas même pas réalisé que le bar faisait aussi restaurant. Je me dis la cuisine devait peut-être être fermée hier. Miki me vit avant que je ne la voie. Elle souriait faiblement lorsque que je la trouvai. Elle était habillée de couleurs beaucoup plus vives que la veille, et de fait me paraissait avoir meilleure mine. Chemisier fin rose fuschia et jupe courte et volante jaune écru détonnant. Le plus ravissant était en transparence son petit soutien-gorge d’un bleu du meilleur goût dans son joli décolleté assez bas et élégamment peu rempli. Je me dis qu’elle doit peu ou prou avoir les même seins que moi. Aux pieds elle portait des mocassins vernis assortis à son chemisier, et sur la tête une bande de la même couleur assez épaisse en tissu fin qui empêchait ses cheveux noir jais mi-longs de lui tomber devant les yeux.

 « Je pensais pas que ta... vie était aussi vide que ça. » se moque-t-elle gentiment en s’approchant de moi.
 « Eh oui, tu vois que je m’ennuie beaucoup pendant mes jours de congés. » rétorqué-je faussement vexée pour ne pas perdre la face.
 « Je suis contente que... tu sois revenue aussi vite. » avoue-t-elle en détournant le regard deux secondes, un tout petit peu rougissante. Ces mots me firent une belle étincelle dans le coeur.
 « Moi aussi je suis contente. J’avais très envie de te revoir. »
 « Je te sers quelque chose ? »
 « Un demi s’il te plaît. »
 « Non, pas de demi il est trop tôt, je suis sûre que tu n’as pas déjeuné, je vais te faire faire un... bon sandwich aux... rillettes et te ramener un coca light. » fait-elle, le plus sérieusement du monde
 « Quoi? Depuis quand c’est la serveuse qui choisit les commandes ? » estomaquée
 « Tu m’as dit que... je suis ton amie et mes amis... ne boivent pas avant 18 heures. Le sandwich c’est cadeau. » explique-t-elle avec le même ton neutre.
 « Dans ce cas c’est d’accord, merci beaucoup! » ris-je, encore une fois touchée
 « Viens au bar ça sera... plus simple si tu veux qu’on discute. »
 « Dis-moi t’es toujours aussi directive avec tes amis ? » ironique
 « Directive ? Euh... Si ça veut dire ce que je pense, euh... oui, j’imagine... »

   Ainsi elle m’installa au bar, où le patron était remplacé par Liam, que je n’avais pas vu la veille. Un mec charmant et plutôt beau gosse et qui m’aurait tout à fait convenu s’il n’avait pas été un tantinet dégarni de partout sur le crâne et un chouia plus mince. Le drame de la bière. Il était néanmoins très sympathique, donc, et avait l’air de bien s’entendre avec Miki, ce qui pour moi était un gage de confiance. C’est lui qui alla demander au cuisinier - encore invisible - mon sandwich et me servit mon coca. Je sirotai et observai Miki quatre ou cinq minutes durant. Ses sourires étaient plus francs. Ses gestes plus amples. Je supposai avec fierté que j’y étais pour quelque chose. Je pensai que je pourrais difficilement regretter d’être entrée la première fois, même si je n’aurais jamais cru aux conneries de destin et autres et si ma bonne étoile n’avait de bonne que le nom.

   Miki alla chercher directement mon sandwich à la cuisine et s’assit à côté de moi en le posant. J’avais encore une fois un peu faim et me jetai dessus sans hésitation ou presque. Il était délicieux.
 « Les rillettes de porc sont faites maison. C’est Patrick qui... tient la recette de sa grand-mère. »
 « Patrick ? »
 « Le patron que tu as vu hier. »
 « Ah d’accord. Et qui est en cuisine ? »
 « Deux personnes. Jean-Michel est là depuis le début. Il a son caractère mais c’est un très vieil ami de Patrick, et puis il est doué et les clients l’aiment bien. L’année dernière comme il a été... très fatigué on a engagé Mounir. J’ai eu du mal avec lui au début, mais finalement c’est un bon... garçon très honnête. Je me suis trompée... sur lui je crois. »
 « Te me les présenteras ? »
 « Si tu veux. Mais... allez mange. » conclut-elle en souriant, un peu maternelle.

   Les jours suivants je continuai à me rendre au bar après le travail et à chaque fois je sentais que je me rapprochais de la jeune femme. Nos dialogues se faisaient un peu plus riches à chaque fois, et depuis la musique ou la littérature nous arrivions toujours à nous livrer l’une à l’autre sans nous en rendre compte, alors que nos discussions tournaient autour de sujets extrêmement vastes. Je me forçais à ne pas évoquer ses « capacités d’intuition » quant à la vie sexuelle des personnes qu’elle croisait mais après environ deux semaines de visites quotidiennes, c’est elle qui remit les pieds dans le plat, même si l’expression ne convient pas car je m’attendais à ce que ça arrive, et plutôt rapidement, vu la tournure que prenait notre relation. Je me souviendrai longtemps, aussi, de ce moment. Dans les multiples haut-parleurs Patrick avait laissé filer - chose rare - « Vespertine » de Björk pendant qu’il y n’y avait pas grand monde. Et « Pagan Poetry » de démarrer. Puis « Frosti ». Ma préférée vous auriez deviné. J’aimais la voix de l’Islandaise mais encore plus, je pense, la musique qui l’entourait. Je ne sais si l’intention de Miki était de me tirer les verres du nez pourtant
 
 « Tu sais, depuis que je te connais, je suis étonnée de la façon dont tu évites de parler de tes parents » dit-elle, pour une fois d’une traite presque innocente dans la sincérité mise plus que plat sur plat, en me servant un gin fizz plutôt ardu.

ardu, oui, elle m’avait prévenue en le préparant

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Published by injektileur - dans nous sommes des monstres
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commentaires

AnGeLe 05/01/2010 17:14


MWAHAHAHAHAHA !!!


injektileur 05/01/2010 17:17


... malin, ça...

XD
(mais je vais quand même aller pleurer tout seul dans mon coin face à l'injustice de ce monde pourri :p )


AnGeLe 05/01/2010 16:51


La psychologie de tes personnages est très intéressante !


injektileur 05/01/2010 17:12


merci!
quand je pense qu'à l'origine du projet, je ne voulais aucun dialogue.
j'ai vite changé d'avis (comme quoi.  )
tous ne sont pas indispensables ou maaaagnifiques mais je voulais alléger l'ensemble du récit et sans me jeter des fleurs, je trouve que cet effet-là, au moins, est plutôt réussi. 8)
maintenant, vas-y, tu as le droit de te moquer de ma vanité. XD


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