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27 janvier 2010 3 27 /01 /janvier /2010 06:35

(dialogue-fiction)

- Eh bien, Monsieur X, comment vous sentez-vous aujourd'hui?
- Et comment vous voulez que je me sente? Ca va faire 5 semaines que je suis ici et je vois aucune amélioration notable.
- Les infirmières disent qu'elles vous trouvent mieux qu'à votre arrivée...
- Elles pensent ce qu'elles veulent, les infirmières, moi, je sais ce que j'ai, et je vous dis que ça s'arrange pas!
- L'autre jour, vous avez expliqué que la perfusion d'Anafranil vous avait fait beaucoup de bien. Vous vous êtes réveillé tôt et de bonne humeur. Les infirmières l'ont confirmé.
- Faut croire que c'était très passager...
- Ecoutez, Monsieur X, je comprends bien votre impatience, mais votre cas est atypique, et nous allons avoir besoin de beaucoup de temps pour définir un diagnostic qui ne vous satisfera pas, puisqu'il sera imprécis.
- Alors pourquoi me retenir ici?
- Parce que vous avez besoin de repos, aussi. Et je vous rappelle que vous n'êtes pas complètement "retenu" comme vous dites. Lorsque j'ai voulu vous placer dans le secteur fermé, vous avez fermement refusé, et j'ai accepté de vous laisser ici, en chambre individuelle, et le chef de service a donné son accord. Vous vous souvenez?
- Vous êtes bien mignonne, docteur, mais avant le repos, avant la guérison, dont vous et vos consoeurs m'ont largement expliqué qu'elle n'existait pas, je veux des réponses, et puisque vous parlez du chef de service, j'aimerais savoir pourquoi, après des semaines de vide, il ne daigne même pas venir me voir!
- Il est très occupé.
- J'en doute pas, mais moi je vais rester ici encore je sais pas combien de temps, alors je veux le voir.
- Vous voulez le voir?
- Je veux le voir.
- Bien, je lui demanderai. Mais dans tous les cas, vous devrez faire preuve de patience...
- Ne vous en faites pas pour moi, la patience, je la trouverai; je demande juste des réponses à mes questions... et des solutions pour que j'aille VRAIMENT mieux, (il s'emporte tout seul) j'ai que 25 ans, merde! Ca devrait être interdit de se sentir si vieux et impotent à 25 ans! (il se dirige vers la fenêtre de la chambre qui donne sur la cour où traînent une flopée de personnes salement amochées qui ont parfois le triple de son âge)
- (court silence) Et vos idées noires? Elles ont repris?
- (il ricane) Elles ont jamais cessé et vous devriez le savoir. Et puis c'est quoi cette expression politiquement correcte à la con, "idées noires", "tristesse", j'appelle ça l'envie de crever, moi, tout simplement, sans tourner autour du pot. Vous autres médecins vous êtes un peu pathétiques.
- Et moi je crois que c'est quand votre ironie constante ne suffit plus que vous vous retrouvez au plus mal, comme maintenant, vous avez bien joué avec nous tous, et maintenant vous vous rendez compte qu'il va falloir entrer pour de bon dans le sujet
- Ecoutez-moi bien une bonne fois pour toutes: JE NE CROIS PAS EN LA PAROLE! Du moins, pas dans mon cas. Elle m'a jamais libéré. Non, ce que je veux, c'est un remède concret, comme cette sismothérapie que vous refusez de me donner. Vous m'en avez parlé, vous m'avez fait croire à des choses, et vous vous êtes rétractée. Typiquement féminin, ou humain, je sais même plus je m'en fous.
- Abstenez-vous de vos réflexions machistes. La sismothérapie a failli commencer, mais au dernier moment l'une des deux hématologues qui a étudié votre dossier a considéré qu'il y avait chez vous un très léger problème de coagulation du sang au niveau du facteur 8. Et personne ne prendra ce risque dans notre équipe.
- Vous cherchez juste à vous défausser de je sais quoi... vous êtes lâche, c'est tout...
- (garde son calme tant bien que mal) Mon rôle est de minimiser au maximum les risques, quels qu'ils soient. Vous connaissant, je sais que mourir sur une table d'opération pendant un sommeil contrôlé ne vous fait rien de particulier, mais sachez évidemment que c'est là la meilleure des options, si je puis m'exprimer ainsi: Imaginez qu'au cours de la douzaine de séances que vous subirez vous fassiez une hémorragie cérébrale qui vous cloue dans un fauteuil jusqu'à la fin de vos jours? Vous avez beau être suicidaire, vous n'en êtes pas stupide pour autant. Je me trompe?
- Oui, vous vous trompez. Je ne suis pas suicidaire. J'ai jamais essayé. J'ai trop peur de me louper, oui. J'ai trop peur d'avoir mal, et vous le savez. Mais je veux en finir, ça oui.
- Si le mot ne vous plaît pas, j'en suis désolée, mais les faits sont là. Vous nous aviez dit que vous ne pourriez supporter un été de plus. Nous sommes bientôt en juillet, et vous êtes toujours là, je considère qu'il y a du progrès, donc.
- Si vous le dites, j'en suis pas joyeux tout plein pour autant.
- (silence un peu plus long) j'ai aussi entendu que vous avez disons... noué une relation (l'expression la fait sourire) avec Mademoiselle Y avant qu'elle nous quitte? Elle vient vous voir tous les jours alors qu'elle n'a pas le droit de rentrer à l'intérieur. Ca non plus ça ne compte pas, pour vous? Ca non plus ça ne vous remonte pas le moral?
- (jetant un oeil à Lydie qui l'attend dans la cour) Ce n'est pas pareil. Elle est adorable. Je sais qu'elle est sincère, et je le suis devenu, par défaut. Mais ça ne durera pas. Elle est venue me chercher, mais elle me lâchera au final comme une merde, comme les autres, comme toutes les autres, tous les autres. J'aurais beau faire d'elle le nouveau centre de ma vie, avoir plein de projets concrets malgré son jeune âge et le mien que ça ne l'empêchera jamais de me jeter comme une merde, oui, comme une merde.
- On a déjà dû vous expliquer que le plus difficile dans les cas comme vous, instables, c'est de parer au plus pressé tout en sachant qu'il y a tout un pan de votre personnalité, indubitablement négative et pessimiste, qui n'a pas forcément de lien direct avec votre maladie. Et c'est encore plus difficile à juger sachant que les médicaments comme le lithium prennent beaucoup de temps, des années parfois avant de faire effet.
- Le lithium? Encore une belle arnaque, je le sens. Je ne vois pas pourquoi on devrait m'obliger à avaler un médicament qu'on prescrit normalement à des vieux. Et c'est la seule chanson de Nirvana que j'aime pas.
- Ce n'est pas vrai, Monsieur X, le lithium peut fonctionner avec des patients comme vous, il est notamment très efficace contre le suicide, couplé avec l'Anafranil.
- Vous m'en direz tant.
(le silence se fait à nouveau dans la chambre pendant une bonne dizaine de secondes)
- (se dirige vers le petit bureau où sont posées pêle-même des feuilles de dessin) C'est vous qui dessinez tout ça?
- Non, c'est Franquin. Ah, zut il est mort il y a 10 ans. Déjà? Merde...
- (faisant semblant de n'avoir rien entendu) Vous n'en aviez jamais parlé. C'est très beau, vraiment.
- Nan, c'est de la merde, mais c'est ce que je fais. Merci pour le compliment spontané.
- (calme et conciliante) Je le pense vraiment (elle prend une feuille et la montre à son patient, on y voit une femme blonde, jeune, et à côté d'elle probablement sa petite fille, en train d'admirer la mer grise déchaînée assises sur un falaise très grise, avec derrière elles des bâtiments type HLM très gris. le dessin ne laisse transparaitre clairement que la chevelure blonde de la maman, celle plus rousse de sa fille et un arbre rouge plus loin sur leur gauche) Celui-là veut dire quelque chose de particulier?
- (surpris et un peu gêné) Non, c'est plus ou moins une commande. Dites, vous n'avez pas des visites à faire?
- Je peux bien passer un peu de temps avec vous, vous vous plaigniez de ne voir personne de l'équipe. Alors ce dessin, pour qui est-il?
- Pour un type qui m'a demandé d'illustrer son histoire. Une histoire bizarre de femmes livrées à elles-mêmes sur une île où il n'y aurait que des femmes. J'ai pas tout lu mais il m'a donné quelques consignes, que j'ai suivies. Les deux que vous voyez là sont les héroïnes, une mère et sa fille.
- Et qui est ce type? Un ami?
- Non, pas vraiment, c'est juste quelqu'un qui tient un blog qui marche pas et je me suis dit que s'il avait besoin de mon aide je serai là.
- Un blogueur? Vous n'avez pas de blog, vous-même?
- Si, mais il est moins contraignant, et je cours moins après la reconnaissance que lui.
- Et donc?
- Disons qu'il se crée des vies, qu'il raconte des histoires que je me suis mis à mettre en images.
- Donc il a besoin de vous?
- Je pense que oui.
- Et ça vous plaît, à en juger par le nombre de dessins que je vois sur ce bureau.
- Je préfère travailler sur ordinateur, mais on m'a bien fait comprendre que c'était pas très sûr d'amener du matériel ici.
- Non, c'est vrai.
- Donc je dessine et colorise avec ce que j'ai...
- Et ça vous plaît...
- Si vous le dites
- Et vous ne mourrez pas tout de suite.
- (après beaucoup d'hésitation) il faut croire, oui.

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Published by injektileur - dans nouvelles
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commentaires

Izzie 27/01/2010 22:22


Et j'ajouterais que Monsieur X n'a pas vraiment envie de mourir, ou du moins j'ose le croire :)
J'aime bien ces échanges dans lesquels le silence et l'ambiance sont palpables.


injektileur 28/01/2010 02:10



merci toujours, j'essaye d'étudier les non-dits
^^


Izzie 27/01/2010 22:08


Monsieur X m'a l'air d'avoir besoin d'autre chose que d'un pot belge magique. La bonne nouvelle c'est que la mort n'est pas imminente!
A quand les dessins de monsieur X?


injektileur 28/01/2010 02:09


c'est quoi un pot belge?
sinon je suis un peu fâché avec monsieur X je sais pas si je vais pouvoir vous montrer les dessins avant longtps
:p


AnGeLe 27/01/2010 15:04


Dis-donc c'est du très bon ça ! Un injektileur par ci, un autre par là...
Toujours enchantée de te lire.


injektileur 28/01/2010 02:08



smiley de circonstance,
je ne sais que dire sinon merci, comme d'habitude


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