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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 20:20

Ce matin, pour la première fois en plus de 40 ans de vie active, Thierry ne s'est pas levé. A 6 heures ses bêtes l'attendaient, pourtant. Mais il n'a pas eu l'énergie. Il n'a même pas pu se dresser sur son lit, et se lever sur ses deux jambes - qui ne l'auraient pas tenu de toute façon. Sur le moment il n'a pas compris ce qui lui arrivait. Les coups dans la tête il connait. Mais pas comme ça. Pas au point de laisser ses bêtes en plan.

 

A son âge, il a vu beaucoup de choses. Son monde, son métier, sa région ont changé. Il a atteint l'âge où il peut dire qu'il a vu les jeunes vieillir à leur tour. Ils sont partis à Rouen, au Havre, à Caen, puis plus loin, à Lille, à Paris. Avec sa femme ils n'ont jamais pu avoir d'enfants. Il n'a jamais voulu savoir le pourquoi du comment. Et puis elle est morte d'une rupture d'anévrisme il y a plus de 2 ans. Hier encore Thierry essayait de se consoler en se disant qu'il préférait être sans enfant qu'avec enfants qui lui expliqueraient, gentiment ou non, que l'agriculture bovine c'est pas leur avenir, c'est pas leur truc. Il n'aurait de toute façon pas voulu entendre son fils imaginaire le renvoyer dans ses cordes du style "Papa, toi, t'as pas fini le lycée, moi si. Et j'ai continué longtemps après. Les sacrifices pour ton travail, t'en as fait. Moi, ça a été les études. Donc non, tu le sais bien, pour la millième fois je te répète, c'est triste, mais il va falloir que tu te fasses à l'idée que personne reprendra ton exploitation. Elle sera rachetée, au mieux, et il faudra que tu t'en contentes. Désolé."

 

Il n'a jamais pu déterminer s'il fallait qu'il haïsse l'Europe et Bruxelles pour ce qu'elles lui avait pris ou ce qu'elles consentaient à lui donner. Il a laissé faire, avec les nouvelles réglementations, les incitations à la culture intensive, puis "bio" - quelle connerie ce mot - la mise à l'index par les médias et la société toute entière. A son petit niveau l'impression de nourrir un pays qui lui crache dessus. Et à chaque présidentielle le retour dans la ligne de mire. Le retour des attentions comme des directives.

Thierry a voté pour le nabot en 2007. Ce n'est pas comme s'il regrettait. Mais il en conçoit chaque fois un peu plus de mépris pour l'Autorité. L'année prochaine il votera pour la blondasse, peut-être. Pourquoi pas, après tout. Quitte à être déçu autant le faire comprendre clairement. Et puis elle dit plein de choses bien, finalement. Thierry n'a absolument rien contre les Arabes. Ils sont juste trop nombreux, et voilent leurs femmes, et font tout un foin avec la viande, comme les Juifs. En tant que producteur laitier, éleveur bovin amoureux de sa terre - c'est comme ça qu'un Parisien le présenterait - il supporte mal qu'on puisse regarder à ce point sur ce qui est bon ou non, à cause d'une poignée d'illuminés souvent dangereux qui un jour ont sorti que tout n'est pas bon dans le cochon ou qu'il faudra pas cuire l'agneau dans le lait de sa mère. Des conneries dangereuses, oui, qui sont à finalement à l'origine de tout ce qu'on sait. Et Thierry ne préfère plus y penser. On va le traiter de raciste, et quoi qu'il en soit ça ne l'intéresse plus.

 

Jusqu'à ce matin, en dépit de toutes les difficultés, il gardait la passion de ses bêtes. Des vaches, des veaux, 10 boeufs. Il avait aussi des porcs, avant, mais à cause des Chinois il a dû arrêter, c'était plus rentable.

 

Jusqu'à ce matin il croyait que jusqu'à sa mort il aimerait se lever, la tête à peine en place, ouvrir la grange et sentir ce qu'il s'y passe à l'intérieur. Les meuglements, la chaleur, l'odeur si particulière que seuls les citadins considèrent dégueulasse. Il s'imaginait que parler à son bétail, engueuler ses vaches, puis les féliciter, leur raconter des secrets, les caresser, il s'imaginait que ça lui permettrait de survivre face à l'adversité.

 

Mais ce matin, Thierry ne s'est pas levé. Il a réussi à appeler René qui a gentiment pu s'occuper des bêtes et des machines. Et il y a passé toute la matinée, le René. Et il n'est pas que gentil. La semaine dernière aux Andelys il a enterré Jean-François. 10 ans de moins qu'eux. Pas un mot sur les circonstances du décès. Parce que tout le monde sait.

 

Le René avant d'être gentil il est surtout inquiet.

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commentaires

LEFEBVRE 17/12/2011 21:07

c'est très beau et très fort
ça arrache les tripes

injektileur 19/12/2011 04:10



merci beaucoup beaucoup


(^^)



AnGeLe 05/12/2011 19:04

WOW ! Encore un très beau texte, fort et pertinent, bravo !

Et au fait, je te lis régulièrement... Désolée de ne pas plus commenter. Je vais me reprendre, promis.

[lapinou avec petit sourire en coin, la tête légèrement penchée, genre on-peut-pas-lui-résister]

injektileur 06/12/2011 01:36



naaaaan, pas le lapinou potté ! D:


:p merci toujours beaucoup



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