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6 janvier 2011 4 06 /01 /janvier /2011 04:53

 

 

 

Avant la guerre le décor se plante. Juste avant la guerre c'est la guerre qui imprègne les esprits comme les corps. Elle est indistincte comme est indistincte l'idée de justice dans les actes à commettre. On peut l'entendre gémir au loin, au-delà des plaines brumeuses pour l'aube lasse.

Des appels à la révolte, des appels au sang des vertueux patriotes entrent en écho dans tout le pays. Dans une petite ville, sur la place de l'église un gradé a été décidé quant à lui de se faire l'écho de son armée en chemin vers la victoire. Il harangue les quelques passants qui finissent par devoir s'arrêter. Il convoque de son regard les jeunes hommes. Il les met face à leurs responsabilités. Il leur ment, il parade il pérore, il les empoisonne avec le même entrain qu'il enjolive la situation.

Dans une rue adjacente c'est une jeune fille qui regarde la scène, pas vraiment amusée. Son amoureux discret est en train de lui expliquer toutes mains dehors le bien fondé de son enrôlement, mais au-delà du plaisir qu'elle éprouve à le sentir sur elle elle est extrêmement inquiète. Elle sait que sa mère et sa grand-mère ont attendu leurs hommes, elles aussi, longtemps très longtemps, elle sait que quand elle est née elle fût la joie de la famille mutilée, on disait on répétait qu'elle au moins, elle au moins elle n'irait pas mourir au combat.

Mais son amoureux, lui, voit les choses autrement, il est issu d'une famille pauvre et n'a pour lui pas d'autre choix que de partir. Il sait que ce n'est pas la gloire qui l'attend, mais la boue, le froid et la douleur des plaies simples ou condamnées. Pourtant il espère s'en tirer sans dommages et revenir en un seul morceau auprès de son aimée. Avec l'argent il l'épousera et lui fera de beaux enfants dans un monde en paix. Il use de stratagèmes sentimentaux presque identiques à celui de l'officier pour l'amener à rêver à un futur meilleur pour eux deux et ces enfants dont elle lui donne envie.

Elle tente comme elle peut de le ramener à la raison, elle a l'anxiété fragile de ses veuves nées. Mais il sait se boucher les oreilles sans utiliser ses mains qu'ils posent sur son corps à elle, son corps fondant.

Alors il se décide et signe comme on signe un acte de mariage avec sa maîtresse.

Il part au front dans la semaine. La tristesse a son emprise sur le couple mais les adieux sont consommés sans emphase parce que cette emphase-là n'a jamais été aussi inutile.

Puis une fois sur le terrain c'est les atermoiements qui sont superflus, impossibles et abscons. La chienne de vie comme lien entre les hommes en passe de devenir frères de la façon la plus incalculable.

Les nuits sont très vite très courtes. Quelques formations, des images de gloires déçues, la violence des ordres absurdes, une pensée fugace pour celle qu'on aime, une fervente prière en guise de talisman, puis soudain, un matin horrible, expiatoire, un de ces matins marécageux dont l'esprit humain ne sait se débarrasser tant que la vie coule dans ses sillages. Le matin horrible où le front apparaît. L'envoi en première ligne. Le bruit ahurissant, les cris de toutes parts, le tonnerre artificier artificiel, la terre grasse transformée en pluie pour mieux vous accueillir, alors que vous luttez au milieu de votre instinct de survie pour ne pas vous laisser enliser.

L'impossibilité de distinction entre les alliés et les ennemis. Le sang. La mort mécanique qu'on inflige sans comprendre. Le vacarme absolu, la déconnection brutale de tout ce qui fait de vous un être pensant. Les camarades qui s'écroulent un à un presque en rythme. Puis d'un coup, une chaude douleur sourde, non-identifiée, dont l'atrocité se libère en une poignée de secondes. D'une façon inexpliquée c'est le bras droit en entier qui a disparu.

Horreur inaudible au milieu de l'enfer généralisé.

Puis l'évanouissement, enfin.

 

Longtemps après, le réveil. La souffrance indicible dissoute par les infirmières et leur douceur. La compassion tant attendue, inespérée.

Pour lui la guerre est finie soi-disant.

Puis pour le monde entier la guerre est finie, assurément.

Le retour, la gare, sans mitigeur entre les différentes sources de larmes.

Joie populaire et gloire d'apparat aux combattants. La liesse du siècle.

Pour le monde entier la guerre est finie. Le monde entier sauf quelques fous revenus des tranchées. Plus jamais ça, plus jamais ça.

 

Les décennies qui passent.

 

Quelques éclairs puis la vieillesse, déjà.

 

L'année d'avant elle est morte dans son sommeil. Ils n'ont pas pu avoir d'enfants, mais l'amour n'a jamais cessé une seconde d'exister entre eux. Pour son anniversaire il a le malheur de chercher des bribes de ce qui les avait maintenu en vie à l'époque. Quelques lettres jaunies qui le font pleurer. Il la revoit avec sa robe de printemps et sa taille de guêpe, ses moues que suivait le plus beau sourire du monde.

Il l'imagine penchée sur le papier, appliquée à l'extrême. Il essaye de s'imprégner de ce qui fût et n'a plus jamais pu être.

Pour elle il y eut l'attente interminable, les promesses à garder, la fidélité à mettre à l'épreuve, la solitude par cris. Le calme de la tragédie des femmes murées dans la violence des hommes.

Pour lui il y eut les douleurs du membre absent et l'âme souillée par des visions de mort si banales, si absurdes que chaque matin il se demandait comment Dieu arrivait à le faire se réveiller.

 

Pendant des heures Il erre longuement dans ses souvenirs d'avant la perte d'une vie fantasmée. Il ne peut s'empêcher d'ausculter le vieux moignon qu'elle n'a jamais jugé. Il n'a jamais été amoureux d'une autre femme et serait tout à fait incapable de le regretter, parce que le remords est ailleurs.

La vérité d'entre les vérités est qu'elle fut une épouse, une amie et une amante modèle, belle, drôle, intelligente cultivée et honnête. Elle sut le rappeler à l'ordre, lui pardonner les très rares fois qu'il s'égara dans quelque tromperie lamentable. Elle sut l'aimer, l'amuser, le consoler, le réprimander, le féliciter, l'encourager, le soutenir, l'écouter, le laisser tranquille. Il n'a jamais eu la certitude de la mériter. Et c'est à cette pensée précise que les larmes arrivent presque à faire leur première apparition depuis des mois.

 

Il ne méritait rien. Ni elle, ni la guerre, ni la mutilation, la souffrance et les honneurs de façade qui en découlent.

Il ne méritait rien de tout ça et il pleure maintenant à raison.

L'absurdité des sentiments allant dans le sens de l'absurde vision d'un jeune homme de 18 ans étendu comme un bienheureux dans la boue créée par son propre sang, sa tête séparée de son corps.

 

Il n'a rien mérité de tout cela, non.

Il a eu pourtant une vie riche et paisible, il a été bien entouré. Sa vie sociale et intime certains l'ont enviée. Mais aujourd'hui il est seul avec sa guerre, ses souvenirs, son moignon.

La guerre lui survivra, elle se survivra à elle-même par sa négation stricte de l'espoir dans sa plus simple et pure expression.

Et tandis que ses larmes se tarissent pour de bon il sait bien qu'au moment prochain où son coeur enfin s'arrêtera de battre, ce ne sera pas la voix chérie de sa femme qu'il entendra mais le bruit des canons et la mort inepte du lendemain.

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Published by injektileur - dans nouvelles
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