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22 novembre 2009 7 22 /11 /novembre /2009 03:00

J'ai encore une fois pas mal hésité à mettre en ligne aujourd'hui ou demain le texte qui suit. Je me suis décidé en imaginant que le weekend faisait une bonne plage aux nouvelles.
Il s'agit donc d'un texte que j'ai écrit, encore une fois, pour le Prix du Jeune Ecrivain. En plaisantant, je le décris comme mon "chef-d'oeuvre". Je venais tout juste d'arriver au Japon et forcément, ça a influé sur mon mental.
Cette fois-ci le jury semble avoir apprecié puisque j'ai eu le droit de participer à des ateliers, auxquels je n'aurais de toute façon pas pu me rendre puisque je me trouvais très loin. En revanche, je n'ai pas apprécié le ton impérieux de la lettre m'expliquant que je manquais de "construction", alors que c'est précisement cette construction et reconstruction que j'ai retravaillées pendant près de 4 mois après la rédaction.
Enfin, ayant atteint l'âge limite, j'étais un peu triste de ne plus pouvoir participer, mais je viens tout juste de me rendre compte en écrivant cet article, que cet âge a été repoussé pile au moment où ma candidature aurait de toute façon été refusée...
Sinon, je mets aussi cette nouvelle en ligne pour mon frère, à qui elle a plu, qui me l'a souvent gentiment dit et qui compte sur moi pour continuer dans ce sens.
Je suis effectivement assez fier de ce petit bout sombre de ce que j'ai dans la tête et que j'ai réussi, pour la première fois, à poser sur le papier. Je crois avoir bien résumé la misanthropie qui me gêne, de temps à autre.
Je crois que je n'ai jamais écrit quoi que ce soit que me ressemble autant.
J'espère évidemment que ça vous plaira.


                 
                             
                             
7 heures du matin
  
  
Un homme qui rentre chez lui à 7 heures du matin est un homme seul. Quelles que soient les circonstances. Quelle que soit la douleur de vivre. Certains se trouvent des excuses, bien sûr, pour protéger leurs minuscules familles, d’autres des peaux peu farouches, des cuisses promptes à s’écarter. Mais le fait est là. Lorsqu’il rentre chez lui à 7 heures du matin, un homme quel qu’il soit est quoi qu’il puisse dire toujours seul, probablement dans le pire sens du terme. Loin, très loin de cette solitude que l’on s’imagine avoir choisie, cette soi-disant paix de l’âme qui apparaît plus comme un pitoyable cache-misère sur une vie diaboliquement monotone que comme une barrière viable contre l’impermanence des choses. Non, d’ailleurs, une chose est certaine, une telle barrière ne peut exister. Surtout à 7 heures du matin.
  
   Mais allons plus loin.
  
   À 7 heures du matin, un homme est toujours seul, dans tous les cas. Réveillé à 7 heures du matin, quoi qu’il fasse, un homme est la solitude incarnée. Il faut rayer de l’inconscience collective ces clichés monstrueux style le soleil vient de se lever, l’ami qui vous veut du bien, le papa la maman les enfants, deux grand maximum, le mas en Provence avec les chevaux sortis dont ne sait où, plus les oliviers, ou quelque chose d’approchant, et les gamines qui sourient à vous donner des envies de meurtre. À 7 heures du matin un homme est toujours seul, la plupart du temps déjà lavé rasé habillé, assis à une table plus souvent sale que propre, devant son café dégueulasse, dans sa cuisine aux vitres grasses, des vitres obèses qui ne savent plus laisser passer que la grisaille citadine, même à la campagne, pardon, en « zone péri-urbaine ». L’homme devant son café à 7 heures du matin est fondamentalement différent de l’homme devant son café à 4 heures, 5 heures ou même 6 heures du matin. Il n’est rien de moins que l’homme le moins exceptionnel de la planète, où des centaines de millions d’hommes « modernes » (ou comment condenser l’ensemble des utilisations des guillemets dans une seule) sont tout comme lui des hommes « modernes » qui à 7 heures du matin sont des hommes seuls, assis à la table grise de leur cuisine grise dans leur ville grise ou leur zone péri-urbaine grise, pour peu qu’ils aient la chance qu’à 7 heures du matin le soleil soit effectivement levé, car il faut savoir que pendant une bonne partie de l’année, sur l’hémisphère nord comme sur l’hémisphère sud, le soleil, lui, à 7 heures du matin, pionce encore parce qu’il sait mieux que quiconque que l’hiver est la saison rance pourrie viciée décomposée zombie des villes où habitent les hommes « modernes » et qu’il préfère passer le plus de temps possible de l’autre côté de notre planète, sans se rendre compte, car le soleil est finalement bien plus stupide qu’on le prétend, que tout ce foutoir vient majoritairement de lui, cet énorme machin bouillant au-delà de l’entendement ce gros paquet de morve en fusion autour duquel nous tournons et tournons et tournons sans cesse (en compagnie des dizaines d’autres crottes de nez que sont les planètes plus leurs satellites) et que nous laissons nous faire tourner tourner et tourner sans cesse sans lui poser la question, qu’il ne se pose même pas lui-même une seule seconde, de savoir pourquoi lui aussi tourne tourne et tourne sans cesse autour de quelque chose d’encore plus gigantesque, dans un boxon d’ordre cosmique qui dépasse tout ce que des publicitaires pourraient inventer pour réussir à vendre un produit de beauté à celle dont nous n’avons pas encore parlé, on nous pardonnera le manque d’élégance, la femme « moderne », souvent l’épouse de l’autre.
  
   À 7 heures du matin l’homme moderne est seul, car sa femme est soit déjà partie au boulot soit sous la douche soit en train de dormir comme une marmotte, parce que comme d’habitude elle est restée coincée au bureau jusqu’à très tard dans la nuit, et qu’elle se réserve au moins une matinée ou deux par semaine pour recharger les batteries. Parfois, au lieu de penser qu’il aimerait avoir un peu plus de temps à vivre avec elle, devant son café imbuvable il arrive que l’homme moderne réfléchisse à sa place dans sa société. Et ici le pronom possessif à son importance, parce que la société avec un grand S est aussi la sienne, celle créée par ses ancêtres, celle que ses ascendants ont corrompue, celle à laquelle il contribue, en tant qu’homme moderne qui à 7 heures du matin est seul, devant son gerbatif, quoi qu’il dise.
   Bien sûr il arrive aussi à l’homme moderne d’avoir procréé. Ne serait-ce que pour la survie de sa société. Normalement, cela dépend leur âge, à 7 heures du matin les enfants dorment encore. C’est à l’école primaire ou au collège qu’ils grandissent le plus vite, pressés qu’ils sont devenir de futurs hommes et femmes modernes. Ils ne sentent pas vraiment mauvais mais leur haleine acétonée, emplie des rêves et cauchemars inachevés de la nuit, atteint parfois les sommets du désagréable. À 7 heures donc, normalement, ils sont encore dans leur lit, où en train de se lever, et se dirigent machinalement à petits pas lents vers les toilettes, puis vers la cuisine, où ils s’assoient, s’effondrent dirons-nous, sur leurs tabourets avec une lourdeur presque étudiée, leur souffle en guise d’aura nauséabonde, avant d’avaler sans un mot leurs céréales dans un vacarme de craquements hypnotiques.
   Il y a en vérité longtemps que les enfants de l’homme moderne ont arrêté de chercher à lancer la conversation avec leur père autour de la table pégueuse du petit déjeuner. Et plus longtemps encore qu’ils ont abandonné l’idée de l’embrasser. Mais cela ne le préoccupe pas, lui, l’homme moderne, qui de toute façon a il faut le savoir du mal à supporter l’haleine de sa progéniture le matin, et qui est ravi de ne plus en être importuné alors qu’à 7 heures il ne sait rien faire d’autre que se mettre lui-même au centre de sa société, par la pensée, voire la réflexion, imagineront certains. À 7 heures du matin un père oublie ses enfants, malgré tout ce qu’il pourra croire, malgré sa force d’auto-persuasion Coué®. Il aura beau se protèger derrière de pathétiques c’est pour eux que je fais ça, à 7 heures du matin en trempant les lèvres dans son café innommable l’homme moderne, quoi qu’il dise quoi qu’il écrive, ne pense à rien d’autre qu’à lui et qu’à sa place, son poste, son siège, sa position. Ses enfants sont par un hasard extraordinaire tout pour lui, mais le café bouillant dégueulasse le ramène toujours et encore toujours à lui, lui seul, son poste sa place, sa position, son siège, son compte pardon ses comptes en banque, le remboursement de l’emprunt pour l’appartement et la maison de vacances, les assurances, la voiture, les factures, les meubles trop nombreux, l’ensemble des frais de scolarité des enfants, oui effectivement il pense à eux, ils lui coûtent très cher, les écoles publiques sont tellement délabrées et dangereuses de nos jours que voulez-vous on a plus le choix, donc oui c’est vrai il pense à eux pardon encore de l’avoir mal jugé. De fait il pense aussi à sa femme, qui n’a pas vraiment les moyens de ses goûts vestimentaires, par exemple, car elle est mal payée mais c’est normal c’est une femme. À 7 heures du matin l’homme moderne ne songe par ailleurs jamais au fait qu’il se souvient mieux de la somme exacte qu’il a déclaré aux impôts l’année précédente que de la dernière fois qu’ils ont fait l’amour. À 7 heures du matin l’homme moderne a de l’argent qu’il dépense et cela le rend anxieux. Et cela le focalise cérébralement, voire mécaniquement sur lui-même, ou sur sa brique de caféine en train de refroidir, alors que de l’autre côté de la table sale, avec leur haleine trop forte en train elle de se sucrer au lait des céréales ses enfants n’ont déjà plus l’envie de communiquer avec lui, donc avec le monde qui les entoure.
  
   À 7 heures du matin l’enfant de l’homme moderne n’a envie de rien. Surtout pas d’aller à l’école. Il voudrait juste qu’on le laisse dormir encore un peu. Plus qu’à aucun autre moment de la journée, il ne comprend rien mais sait tout. Ou l’inverse, peut-être. Certes il existe des enfants qui aiment l’école. Il en existe aussi qui ne pleurent jamais, qui sont sages, qui ne font pas de caprices, qui se taisent quand on leur demande, qui n’embarrassent pas en public, qui mangent de tout, qui ne font jamais au lit, qui se mettent à leurs devoirs par eux-même. À 7 heures du matin, encore moins qu’à toute autre heure de la journée l’enfant de l’homme moderne ne connaît pas sa chance de ne pas être encore complètement devenu comme son père. Il a des crottes aux quatre coins de ses yeux bouffis, parfois des traces de salive sèche aux commissures des lèvres, et ne sait pas, ne saura jamais combien en tant qu’enfant d’homme moderne son champ de possibilités demeure, et restera limité jusqu’à sa mort.
   Imaginons qu’il s’agisse d’une fille. Choix arbitraire, mais peu importe cela va bien avec ce qui vient juste d’être dit. Avant de se vouloir injuste la Vie, avec un grand V s’il vous plaît, est l’Arbitraire avec un grand A, merci. Un point c’est tout. Inutile d’essayer de discuter.
   Imaginons donc qu’il s’agisse d’une fille. Elle ne pense pas encore études, voyages à l’étranger, diplômes, stages bénévoles en entreprise, heures supplémentaires, recrutement, licenciement, entretien d’embauche, embauche, exploitation, licenciement, entretien d’embauche, on vous rappellera, entretien, trop qualifiée, entretien, pas assez d’expérience, entretien, embauche, démission, entretien, refus, entretien, période d’essai, restructuration, déménagement, emménagement, entretien d’embauche. Démission ou licenciement. Congé de maternité. Mariage divorce. Pension alimentaire. Gardes. Droit de visite. Frais de Justice. Non, elle n’y pense pas encore. Et  répétons-le elle ne connaît pas sa chance.
   La toute petite fille de l’homme moderne pense plutôt au froid qui lui brûlera les joues et les doigts dès qu’elle aura mis le nez dehors. Elle sait ce qui l’attend à l’école. Les odeurs de craie mêlées à celles des blousons des pulls des bonbons des cheveux, les cris à la récréation et les chuchotements en classe, les chamailleries les réconciliations, les secrets répèt’-le pas hein ? j’te jure j’le répèt’rai à personne, l’attente des sonneries, le cœur qui se relâche à chaque fois qu’elles résonnent, surtout la très chère Dernière Sonnerie, celle qui mène à on ne sait quel bonheur d’en avoir fini pour la journée et l’étrange besoin de rentrer chez soi, malgré tout. À 7 heures du matin la toute petite fille de l’homme moderne ne peut encore moins qu’à toute autre heure de la journée se rendre compte de la valeur émotionnelle qu’aurait dû prendre plus tard dans sa vie le souvenir du chemin du retour de l’école. Elle est trop jeune pour en en être capable, mais elle s’en fiche et elle a raison. Le fait est que ce n’est pas non plus son dévoué père qui l’aidera à carpe diemer son enfance et sa jeunesse, trop occupé qu’il se prétend à jouer l’adulte-responsable-qui-travaille-et-gagne-de-l’argent-pour-sa-famille-avant-tout.
   À 7 heures du matin la petite fille de l’homme moderne aura beau penser à Lilian, son amoureux qui lui a fait un bisou sur la bouche trois jours auparavant, elle ne pourra pas passer outre cette instinctive angoisse quotidienne qui l’étrangle au réveil. Et pis en plus Lilian, hier, à la cantine, il a mangé à côté de Clothilde. C’est sûr que c’est elle qu’il préfère, moi il vient jamais avec moi à la cantine. D’toute façon il est trop bête, je veux plus le voir. À 7 heures du matain la fille de l’homme moderne intègre juste la toute première partie de l’ensemble des données qu’elle se verra devoir gérer pour mener sa future vie sentimentale puis sexuelle. Ou l’inverse. Et en face d’elle son père n’a rien d’un bon exemple.
  
   Retournons à la base.
  
   Un homme qui rentre chez lui à 7 heures du matin est un homme seul. Il se cherchera des excuses, plus tard voire beaucoup plus tard, de tous les côtés, celui de sa femme, de ses enfants, de ses amis, de sa maîtresse avec qui il a passé la nuit, si maîtresse il y a, et il pensera s’en tirer à bon compte. Il songera peut-être même à sa condition d’homme moderne. Si maîtresse il y a il s’attardera sur les baiseries précédentes, celles de la veille, de l’avant-veille, ou toutes les autres. Il se dira, entre deux pensées paraît-il pures, que même à 7 heures, en tant qu’homme moderne il a le droit de se nourrir du souvenir tout frais de l’odeur de cette femme, moins douce mais plus belle et plus intelligente que la sienne. Sa femme pas l’odeur. Il se dira qu’il l’aime aussi bien sale. Sa maîtresse. Oui, même à 7 heures du matin l’homme moderne s’autorise des égarements salaces sur le parfum de ce bas-ventre d’ordinaire proscrit mais finalement d’une banalité à vous tirer des larmes parfois, si on réfléchit bien, quand on y revient. Et pourtant, pas une seule seconde, l’homme moderne, l’homme du XXème siècle qui débande devenu XXIème en semblant de début d’érection glorieuse, l’homme d’aujourd’hui pleine période cul-entre-deux-chaises ne se questionne sur les raisons, si raisons il y a, qui le poussent à avoir envie, à 7 heures du matin, assis à sa table mal essuyée voire gluante, dans sa cuisine grise, devant son laxatif non-remboursé, qui le poussent à vouloir mettre son nez où il peut pour respirer à pleins poumons la transpiration accumulée d’une journée de dur labeur dans la culotte de cette belle et ferme jeune femme qui ne dit jamais non. Il aime quand le tissu colle et que les chairs glissent et se frottent entre elles, il aime ce fumet indescriptible de la Femme telle qu’elle est, la sueur en guise d’ornement. Non, pour lui, la saleté d’une journée n’est pas saleté, elle est vive, travailleuse, sexuelle dans sa teneur en bon stress à relâcher, et puisque tous en profitent, les congénères de l’homme moderne, devenus monstres de glaces réchauffées, prêts à tout pour tringler le plus grand nombre de collègues femelles possibles, dans des endroits supposés inviolables, pourquoi se priver, les toilettes, quoi les toilettes ? vous plaisantez, les toilettes, moi c’est le bureau du directeur ou rien, j’vous l’dis, bande de frustrés du gland ! Perrine tu as trop bu, arrête un peu ; bah oui, je nie pas sinon je vais avoir l’air conne. L’homme moderne n’est ni plus ni moins sexué que ses ancêtres, il a juste des besoins qui savent apparaître à tout moment de la journée, y compris à 7 heures du matin. Simpliste paradoxe d’un mâle qui se raidit à la seule évocation intérieure de l’odeur de la chatte de sa dernière maîtresse, paradoxe qui veut qu’entre deux apitoiements sur lui-même et quatre auto-flagellations ce mâle d’aujourd’hui arrive quoi qu’il lui en coûte à se recentrer sur sa verge et les fragrances intimes d’une femme qu’il ne connaît pour ainsi dire pas, cette odeur finalement horrible qu’il adore, ne serait-ce parce qu’elle le fait sortir de son quotidien, cette odeur dont il a besoin, lui l’homme moderne qui ne supporte pas l’haleine de ses propres enfants au réveil. Mais avant de lancer un jugement hâtif il faut lui pardonner. À 7 heures du matin, l’homme moderne a le droit d’être pardonné, en tant que travailleur, en tant que père, en tant que mari, amant, humain. 7 heures du matin est l’heure où l’homme moderne, harassé par la solitude, ne s’appartient plus. C’est l’heure où chaque être doit pour survivre se rétracter cérébralement jusqu’à à la mort de toute réflexion personnelle autre que les simples calculs matérialistes et/ou libidineux, sous peine de sombrer à long terme dans la folie. Cela tient de l’instinct. Et  on ne peut blâmer les instincts.
   Depuis qu’il est soumis aux 7 heures du matin, l’homme moderne a appris à effacer les quelques rares souvenirs bienheureux qui lui restaient de l’époque où il avait à peu près l’âge de sa fille. C’est une question d’expérience. Elle, elle comprendra bien assez tôt. Rien ne presse. Jamais. Lui, il y encore 2 ou 3 ans il lui arrivait encore de verser une larme sur ce qui a été et ne sera jamais plus. Aujourd’hui c’est fini. Question d’expérience, de motivation, de fierté mal placée, d’épargne paraît-il intelligente, de sous-vêtements propres.
  
   Mais maintenant revenons aux fondements.
  
   Les vacances d’été approchent. Le soleil du matin caresse les carreaux de la cuisine. Pour le petit-déjeuner sa mère lui a préparé les œufs au bacon dont il raffole. L’odeur parfaite flotte dans toute la maison. Au collège, Marion l’attend. Cela fait un peu plus d’une semaine qu’il lui a fait sa déclaration. Par bonheur ses sentiments étaient réciproques. Alors ils ont souri tous les deux, ils se sont dit qu’ils ont été bien bêtes d’attendre, de faire les timides etc… Après il a dû y avoir une légère brise, les cheveux dans les yeux, les souffles courts, haleines mêlées, chewing-gums fraise, citron, plus shampooing, et le son fouillis de la petite grande ville qui part en sourdine pour ne laisser qu’eux, tous les deux, leur innocence forcée en bandoulière. Il s’assoit à la table, propre si vous êtes passéistes, grasse si vous vous considérez réalistes, tourne la tête vers la fenêtre et réussit à réaliser combien il se sent heureux en cet instant précis, cet instant pas si court que ça où aussi loin que porte son regard, à savoir l’épicerie d’en face et son ciel bleu immaculé qui flotte juste au-dessus, il ne le mène qu’à ce genre de pensées positives qui ne naissent, entre deux tentatives de suicide mental, que dans les esprits purs des collégiens, et que tout homme ou femme moderne cherche inconsciement à faire renaître tout au long de sa vie d’adulte, en vain.
   Sa vie d’adulte l’homme moderne se la mange tous les jours, tous les matins, à toutes les sauces, fiscales, perverses, calculatrices, dépravées, alors que sa fille, déjà lasse, mais pas encore lassée, trop jeune pour ça, la petite vierge-à-son-papa qui un jour ne le sera plus, mais plus d’inquiétudes non plus au niveau du père, il a trop à faire pour se pencher sur les interrogations de sa fille qui sent mauvais de la gueule c’est une infection, faites quelque chose, éloignez-la de moi je n’ai jamais être voulu père de toute façon ; pourquoi ? je sais pas mes parents m’ont trop aimé, sans doute ; un classique, alors que sa fille a fini ses céréales et se lève, sa vie l’homme moderne se la prend à chaque fois qu’il la regarde dans les yeux, quand il y parvient, cette gamine qui est la sienne et qui s’éloigne de lui en même temps que sa croissance l’appelle.
   À 7 heures du matin et des poussières le père laisse partir sa fille, de toute façon aujourd’hui elle a le teint encore plus terne que d’habitude, baisse la tête fixe le fond de sa tasse et replonge dans des remords qui jamais non jamais ne diront leur nom. À s’absorber dans la contemplation amère des quelques auréoles noires sur les parois et le minuscule gouffre grâce auquel le tout est censé tenir en place, il se rend compte que ce tout n’aura tout simplement jamais de fin. Parce qu’il est lié au matin, à 7 heures, et à la solitude prégnante de ces aubes à moitié-prix. Le réfrigérateur émet un petit claquement et se tait. Un souffle inconnu, monstrueux, envahit l’appartement. Bien que l’homme moderne l’ignore ostensiblement, il s’enroule avec agilité autour de lui comme un serpent. Arrivé au niveau du cou, le silence se découvre et se met à resserer ses anneaux. Mais cela fait longemps que l’homme moderne ne meurt plus de silence. Il est immunisé.
  
   Ce soir je reste dormir chez Angélique, Maman a dit oui. C’est son père qui viendra nous chercher à l’école.
   La petite fille de l’homme moderne nettoie son bol et sa cuillère au dessus de l’évier, les met dans la machine et se redirige vers sa chambre, sans se retourner. Son père l’a entendue, le silence aussi. Une fois en tête à tête, ils font corps tous les deux. Le silence, petit frère de la solitude, ne s’avoue jamais vaincu. Tout comme sa grande soeur. C’est pour cette raison que l’homme moderne a les épaules si basses. Le temps, lui, le vrai père de tous les pleurs toutes les guerres intérieures, passe de son côté, imperturbable, 5 minutes, 1 heure, 10 ans, peu importe, les 7 heures du matin ne manqueront jamais à l’appel, elles. Et soudain le réfrigérateur se remet en marche. Le silence n’abandonne pas. Il serre et serre encore. L’homme moderne plie mais ne rompt pas. Il ne peut pas se permettre de rompre, sa chemise blanche est toute neuve, la table est grasse. Alors il met sa tête dans ses mains ; et ne pleure pas. Prise de conscience. Les 7 heures du matin ont gagné. L’odeur des œufs au bacon, le ciel bleu au-dessus de l’épicerie, Marion et le soleil, le vrai beau soleil des premières heures du jour n’ont probablement jamais existé.
  
   Si par hasard il s’avérait qu’ils aient été bien réels cette fois-là, il devait de toute façon déjà être la demie, ou moins le quart.

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Published by injektileur - dans nouvelles
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commentaires

Patricia 25/11/2009 17:06


bonjour,
Vous avez la magie des écrivains dont je lis le livre en une nuit....
Quelle description juste, lucide de la réalité.....
Et tellement de gens nient...
Merci pour ce très beau texte captivant.
Patricia


injektileur 27/11/2009 17:31


merci à vous, beaucoup, infiniment pour ces très beaux compliments que vous me faites ici. je ne peux que rougir.


loulo 23/11/2009 18:46


Cynique, drôle. Un poème pessimiste. Violent aussi. Bref plein de bonnes choses.On vit la lourdeur d'une tête dans un cul à 7h du mat'.
Je kiffe!
Je file il est moins le quart passé!


injektileur 23/11/2009 19:13



cours!
et merci


AnGeLe 22/11/2009 14:12


Wahou. Bravo.
Je suis très touchée.
L'absurdité de la vie en société et ses diktats.
L'homme qui ne sait plus regarder que dans une direction.
La Vie. Bafouée.


injektileur 22/11/2009 16:19



toujours merci.
et très heureux que ça te plaise.


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