Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 décembre 2012 1 03 /12 /décembre /2012 08:22

Keine Angst, qu'il a dit. Il m'a regardé, il a ri de mes yeux surpris et m'a dit : keine Angst.

J'ai beaucoup bu pour arriver jusqu'ici. Je suis passé par plusieurs stades, plusieurs points. J'ai pris des photos, des vidéos, j'ai marché, j'ai bu. Je me suis bouché les oreilles aussi, attaqué par le volume militaire en opération de la musique au Berghain. J'ai suivi des filles, j'ai marché, j'ai bu, j'ai un peu pris le train, le métro, le tram. Keine Angst, qu'il a dit. J'ai marché, oui, Dieu que j'ai marché.

Ne t'en fais pas pour moi, mon ami, non, je n'ai keine Angst. Le vocabulaire allemand j'en garde trop peu. Mais la peur, die Angst, je te le dis, écoute-moi bien, je sais, je sais bien, je ne l'ai pas. Je ne l'ai plus. Je suis bien entouré, mes heures sont comptées. Elles m'abandonneront comme les milliers avant elles. Elles oublieront comme les milliards d'après. Ne t'en fais pas pour moi, je n'ai keine Angst. Je me sens vieux et dépassé, mais je n'ai pas peur. L'expérience est rare, je la chéris. Je suis ralenti et paisible dans la douleur de ne jamais jouer dans ma ligue.

Keine Angst, qu'il a dit. Moi, je me laisse aller à la sérénité par la sérénité pour la sérénité. Non, je n'ai pas l'habitude. Je le concède. Et Non, non, je n'ai pas peur, c'est un fait réel, spontané, pernicieux dans ses excès. Souvent je mens, il est vrai, souvent je mens mais ici, sous la Terre, d'anciennes visions que je croyais oubliées s'offrent à moi en vestales blasées de leur sacerdoce.

 

Et les vestales me disent : Regarde-toi, regarde-toi, tu n'as pas peur, mais le feu s'éteint, le feu s'éteint et toi tu bois, tu ne fais que boire, boire et attendre platement celles qui n'existent pas. Nous non plus, nous n'avons pas peur, nous savons périr chastes ou impures, fouettées et brûlées vives, ou enterrées vivantes. Mais nous sommes fatiguées. Nous voulons avancer. Nous faisons corps avec toi pour te prévenir du danger qui vient tandis que tu fais semblant de ne pas nous écouter. Le feu s'éteint, oui, le feu s'éteint, et un jour tu souffriras autant que nous.

 

Keine Angst, qu'il a dit. Non, putain, non, je n'ai pas peur, je n'ai plus peur de rien, je n'ai survécu à rien et ne fais rien que traîner mes guêtres de place en place, de parcs en parcs et de sous-sol en sous-sol.

Keine Angst, je me rends compte, c'est le temps lui-même qui a coulé sous les ponts, dans les canaux, dans les torrents, dans les bouteilles qui crissent et les verres qui claquent. Nous nous hydratons tous au même liquide, oui. En tentant d'occulter le fait que du point le plus haut vers le point le plus bas il nous écrasera toujours.

Où que nous soyons nous trébuchons sur les mêmes aspérités de la vie, la vraie. Ici à  Berlin elles prennent une forme particulière. Quand à cinq, six heures du matin les jeunes descendent encore. Quand à sept heures on ne voit pas l'aube brumeuse succèder à la nuit brumeuse. Quand on ne se connaît pas et qu'on se dit tout. Quand les coordonnées s'échangent. Quand elles ne s'échangent pas. Quand nous rentrons seul.

Les codes ne changent pas, non. On vieillit, on meurt aussi parfois j'imagine, mais les codes ne changent pas. Ou si peu. Sans vraiment de subtilité, non. À chaque époque sa musique, son alcool, ses caves, son obscurité, ses drogues et sa baise. Mais à chaque époque aussi cette impression d'être en dehors de tout et de tout le monde. Cette impression de se tenir en triste spectateur permanent d'actes, d'images, de sons et de paroles plus ou moins inoubliables, riches, drôles, actées, datés.

Keine Angst, qu'il a dit, lui. Rien d'inoubliable, de riche, de drôle, d'acté ou de daté, il est vrai.

Sauf pour moi, je suppose.

Je n'ai keine Angst, non. Ma Pilsner à la main je suis assis à côté du vestiaire et je vois, je regarde, j'admire, je m'interroge, j'analyse, je rejette, j'envie, je gère, j'interagis avec le climat et les gens. Oui. Je ne connais pas la peur, en ce long instant précis elle est derrière moi.

Les vestales râlent de plus en plus fort, il se peut qu'elles finissent par m'abandonner à leur tour. Mais soudain apparaît sur ma gauche une jolie jeune fille qui me caresse la joue en prononçant mon nom. Elle s'est souvenue de mon nom. Les vestales, ébahies par tant de hardiesse, se calment rapidement.

Cela ne durera pas. Elle s'est souvenue de mon nom pour l'oublier dans l'heure, et les vestales riront alors à gorge déployée avant de reprendre leurs jérémiades.

 

Je n'ai keine Angst, cher ami anonyme, je te le confirme, je n'ai keine Angst. La musique se fait de plus en plus forte. Elle est bonne, corsée, décalée, fédératrice comme je les aime. Tellement forte, oui.

Je me mets à parler aux vestales de façon à ce qu'aucun humain ne puisse entendre. Je leur commente l'action, je leur décris les gens. Alors elles finissent par se taire. Je leur fais part de mes conclusions. Je leur rappelle mon âge, je leur rappelle où je suis, ce que je bois, combien j'ai bu, qui je viens de rencontrer, qui je voudrais rencontrer, qui je voudrais connaître, qui je voudrais revoir. Je les supplie de me laisser croire quelques minutes encore que je reverrai ce monde-là. Et surtout je les enjoins à ne pas céder à la peur.

Cette peur irraisonnée de regarder la vie passer devant vous, sans même sentir une seule seconde l'envie de l'attraper par le bras et lui dire de ne pas filer trop loin trop vite. De ne pas vous abandonner. De ne pas vous rater. De vous laisser une chance.

La peur cristallisée de comprendre à quel point la vie ne fera que vous passer la main sur le visage.

La peur réelle qui surgit comme une lame de fond quand vous comprenez qu'elle s'est souvenue de votre nom et qu'elle n'en fera rien de plus.

 

Keine Angst, qu'il a dit.

 

Non, je n'ai pas peur, non. Mais certains matins gris enfin au milieu du silence de la ville et des vestales qui hurlent, je me demande quand j'arrêterai d'être terrifié par les liquides sous les ponts.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

almen 04/02/2013 21:23

Alors, non, je ne pense pas m'être trompée mais par contre, j'ai peut-être mal interprété ton texte !
L'usage que tu y fais de l'allemand m'a spontanément fait situer le temps du texte au XXe siècle, période historique qui me bloque, notamment parce que je la trouve très nombriliste, et l'usage du
je que tu mets en place me semblait correspondre à cette idée. Après, c'est sans doute moi qui extrapole, désolée ! ^^

injektileur 05/02/2013 05:26



euh, tu sais que l'allemand est une langue vivante parlée par plusieurs dizaines de millions de personnes ? Tu vas les vexer, si tu leur expliques ce que t'es en train de m'expliquer :p


En fait, j'ai utilisé ces mots précis parce qu'ils m'ont plu, et que contrairement à l'anglais que j'utilise presque jamais - je trouvais déjà ça cliché dans les années 80 - au milieu du
français, bah j'ai trouvé que l'allemand, c'était plus rare et plus original. J'en ai pas trop rajouté de différents, déjà pour pas alourdir ce qui pouvait être assez lourd à l'origine, ensuite
parce que j'ai pas le niveau suffisant dans cette langue pour ça... Là où t'as raison, c'est que c'est vrai qu'il y a beaucoup de "je" dans ce texte, MAIS j'ai des circonstances atténuantes




almen 03/02/2013 16:31

Un thème qui m'attire moins (je suis allergique au XXe siècle), mais un usage du je et de la ponctuation qui restent très intéressants. L'écriture reste recherchée sans devenir prise de tête.

injektileur 04/02/2013 03:55



Merci beaucoup, je suis très content, c'est le but, en fait


Mais dis-moi, je réfléchis à ta réflexion sur ce XXème siècle que t'aimes pas, et au début je n'ai pas compris, mais après réflexion, je suis en train de me demander si t'as pas interverti tes
commentaires ? Celui-ci tient pour le texte sur les dates ? Et l'autre, pour le texte sur Berlin ? Non ? :p


Tu me diras. En tout cas, mes réponses restent valables dans les deux cas.


Merci merci

AnGeLe 03/12/2012 20:17

Pfffououou ton texte m'a soufflée. Superbe, objectivement.

injektileur 05/12/2012 05:27



(:3)


merci beaucoup beaucoup. Je suis toujours très touché par tes compliments. Je suis pas vraiment satisfait de ce texte, à vrai dire, et je risque d'y apporter quelques changements, je verrai. Il
était évidemment meilleur dans l'idée que je m'en faisais (^^")


Mais dans tous les cas, comme à chaque fois, merci beaucoup.



Introducing...

  • : pour la main gauche
  • pour la main gauche
  • : des essais d'essais de romans en ligne, avec des nouvelles aussi, de la musique, de la poyézie, des traductions, quelques jeux vidéo et des bouts de pseudo-réflexions personnelles dedans...
  • Contact

injektzik

Sur Le Long Terme