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3 décembre 2012 1 03 /12 /décembre /2012 08:22

Keine Angst, qu'il a dit. Il m'a regardé, il a ri de mes yeux surpris et m'a dit : keine Angst.

J'ai beaucoup bu pour arriver jusqu'ici. Je suis passé par plusieurs stades, plusieurs points. J'ai pris des photos, des vidéos, j'ai marché, j'ai bu. Je me suis bouché les oreilles aussi, attaqué par le volume militaire en opération de la musique au Berghain. J'ai suivi des filles, j'ai marché, j'ai bu, j'ai un peu pris le train, le métro, le tram. Keine Angst, qu'il a dit. J'ai marché, oui, Dieu que j'ai marché.

Ne t'en fais pas pour moi, mon ami, non, je n'ai keine Angst. Le vocabulaire allemand j'en garde trop peu. Mais la peur, die Angst, je te le dis, écoute-moi bien, je sais, je sais bien, je ne l'ai pas. Je ne l'ai plus. Je suis bien entouré, mes heures sont comptées. Elles m'abandonneront comme les milliers avant elles. Elles oublieront comme les milliards d'après. Ne t'en fais pas pour moi, je n'ai keine Angst. Je me sens vieux et dépassé, mais je n'ai pas peur. L'expérience est rare, je la chéris. Je suis ralenti et paisible dans la douleur de ne jamais jouer dans ma ligue.

Keine Angst, qu'il a dit. Moi, je me laisse aller à la sérénité par la sérénité pour la sérénité. Non, je n'ai pas l'habitude. Je le concède. Et Non, non, je n'ai pas peur, c'est un fait réel, spontané, pernicieux dans ses excès. Souvent je mens, il est vrai, souvent je mens mais ici, sous la Terre, d'anciennes visions que je croyais oubliées s'offrent à moi en vestales blasées de leur sacerdoce.

 

Et les vestales me disent : Regarde-toi, regarde-toi, tu n'as pas peur, mais le feu s'éteint, le feu s'éteint et toi tu bois, tu ne fais que boire, boire et attendre platement celles qui n'existent pas. Nous non plus, nous n'avons pas peur, nous savons périr chastes ou impures, fouettées et brûlées vives, ou enterrées vivantes. Mais nous sommes fatiguées. Nous voulons avancer. Nous faisons corps avec toi pour te prévenir du danger qui vient tandis que tu fais semblant de ne pas nous écouter. Le feu s'éteint, oui, le feu s'éteint, et un jour tu souffriras autant que nous.

 

Keine Angst, qu'il a dit. Non, putain, non, je n'ai pas peur, je n'ai plus peur de rien, je n'ai survécu à rien et ne fais rien que traîner mes guêtres de place en place, de parcs en parcs et de sous-sol en sous-sol.

Keine Angst, je me rends compte, c'est le temps lui-même qui a coulé sous les ponts, dans les canaux, dans les torrents, dans les bouteilles qui crissent et les verres qui claquent. Nous nous hydratons tous au même liquide, oui. En tentant d'occulter le fait que du point le plus haut vers le point le plus bas il nous écrasera toujours.

Où que nous soyons nous trébuchons sur les mêmes aspérités de la vie, la vraie. Ici à  Berlin elles prennent une forme particulière. Quand à cinq, six heures du matin les jeunes descendent encore. Quand à sept heures on ne voit pas l'aube brumeuse succèder à la nuit brumeuse. Quand on ne se connaît pas et qu'on se dit tout. Quand les coordonnées s'échangent. Quand elles ne s'échangent pas. Quand nous rentrons seul.

Les codes ne changent pas, non. On vieillit, on meurt aussi parfois j'imagine, mais les codes ne changent pas. Ou si peu. Sans vraiment de subtilité, non. À chaque époque sa musique, son alcool, ses caves, son obscurité, ses drogues et sa baise. Mais à chaque époque aussi cette impression d'être en dehors de tout et de tout le monde. Cette impression de se tenir en triste spectateur permanent d'actes, d'images, de sons et de paroles plus ou moins inoubliables, riches, drôles, actées, datés.

Keine Angst, qu'il a dit, lui. Rien d'inoubliable, de riche, de drôle, d'acté ou de daté, il est vrai.

Sauf pour moi, je suppose.

Je n'ai keine Angst, non. Ma Pilsner à la main je suis assis à côté du vestiaire et je vois, je regarde, j'admire, je m'interroge, j'analyse, je rejette, j'envie, je gère, j'interagis avec le climat et les gens. Oui. Je ne connais pas la peur, en ce long instant précis elle est derrière moi.

Les vestales râlent de plus en plus fort, il se peut qu'elles finissent par m'abandonner à leur tour. Mais soudain apparaît sur ma gauche une jolie jeune fille qui me caresse la joue en prononçant mon nom. Elle s'est souvenue de mon nom. Les vestales, ébahies par tant de hardiesse, se calment rapidement.

Cela ne durera pas. Elle s'est souvenue de mon nom pour l'oublier dans l'heure, et les vestales riront alors à gorge déployée avant de reprendre leurs jérémiades.

 

Je n'ai keine Angst, cher ami anonyme, je te le confirme, je n'ai keine Angst. La musique se fait de plus en plus forte. Elle est bonne, corsée, décalée, fédératrice comme je les aime. Tellement forte, oui.

Je me mets à parler aux vestales de façon à ce qu'aucun humain ne puisse entendre. Je leur commente l'action, je leur décris les gens. Alors elles finissent par se taire. Je leur fais part de mes conclusions. Je leur rappelle mon âge, je leur rappelle où je suis, ce que je bois, combien j'ai bu, qui je viens de rencontrer, qui je voudrais rencontrer, qui je voudrais connaître, qui je voudrais revoir. Je les supplie de me laisser croire quelques minutes encore que je reverrai ce monde-là. Et surtout je les enjoins à ne pas céder à la peur.

Cette peur irraisonnée de regarder la vie passer devant vous, sans même sentir une seule seconde l'envie de l'attraper par le bras et lui dire de ne pas filer trop loin trop vite. De ne pas vous abandonner. De ne pas vous rater. De vous laisser une chance.

La peur cristallisée de comprendre à quel point la vie ne fera que vous passer la main sur le visage.

La peur réelle qui surgit comme une lame de fond quand vous comprenez qu'elle s'est souvenue de votre nom et qu'elle n'en fera rien de plus.

 

Keine Angst, qu'il a dit.

 

Non, je n'ai pas peur, non. Mais certains matins gris enfin au milieu du silence de la ville et des vestales qui hurlent, je me demande quand j'arrêterai d'être terrifié par les liquides sous les ponts.

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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 19:19

(première partie du texte ici)

 


Le passage dans la chambre est express. Elle n'est ni grande, ni petite, propre, avec une jolie vue.

 

 

colognefenêtre-copie-1

 

La valise est posée et la faim guette. Il faut se décider à aller se restaurer sans trop savoir où. Après un rapide premier tour du centre ville vous vous souvenez que l'auberge d'à côté emploie une femme charmante qui vous a indiqué votre chemin la première fois. Après tractations sur ce qui serait le plus local à manger c'est sur un wiener schnitzel bien goûtu que le choix se porte. La bière blanche est bonne et pas chère. La tête tourne juste ce qu'il faut après trois verres.

 

Il faut maintenant remonter les quais dans l'autre sens.

 

 

colognequais

 

 

 

Après quelques centaines de mètres vous tombez, coincé entre deux avenues, le SkulpturenPark Köln. Petit et en travaux. Vous préférez le lieu lui-même, le vert et les arbres, aux oeuvres installées.

 

 

cologneparc

 

cologneparc2

 

colognesculpture1

 

colognesculpture2

 

colognesculpture2bis

 

colognesculpture3

 


Toujours avec la sensation que le temps perdu n'existe plus vous repartez en direction du plein centre-ville. L'après-midi continue d'avancer et vous traversez des quartiers résidentiels dont la sage et belle tranquillité semble contractuelle.


 

 

colognemaison 

 

colognemaison2

 


cologneappartements

 

 

En chemin vous comptez le nombre finalement important de voitures françaises. Non pas que ça ait un quelconque intérêt mais plutôt que ça vous amuse. Et vous les prenez aussi en photo. Il fait beau, les Allemands ne sont pas si grands que ça de taille, ne parlent pas anglais et conduisent des Renault, des Peugeot, et parfois même des Citroën. Les preuves sont là mais sur le dernier point ici les plaques d'immatriculation gênent. Votre serviteur se rend compte qu'il n'a même pas de quoi les masquer sur les photos dans son ordinateur.

 

Mais peu importe. Vous marchez encore et toujours, sans la moindre lassitude. Mais vous avez besoin d'un goûter malgré tout. Pendant l'effort le réconfort. Régression ultime, faiblesse voire péché de gourmandise, loin de chez soi.

 

 

colognepalmier

 

 

 

Vous aurez noté que votre humble correspondant a eu du mal à ne pas croquer dans le palmier avant de le prendre en photo. La dernière du condamné. Le tout restant évidemment de savoir qui est le condamné.

 

 


 

Car maintenant l'heure est grave.

La cathédrale vous attend de pied ferme.

 

 

 

(à suivre)

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9 septembre 2011 5 09 /09 /septembre /2011 02:22

À l’entrée dans le train rouge vous ne vous attendiez pas à grand chose. Les rencontres ferroviaires sont de ces idées dont vous aviez castré l’idée depuis des milliers de matinées. De fait, vous êtes assis seul et mou contre votre fenêtre sale.
Puis vient Liège, sa gare et d’un coup d’une taillade votre voyage prend de l’ampleur.

 

 

P1000433

 

 


Et vous vous trouvez alors un peu moins engoncé dans vos - minables - existences. Vous vous efforcez de penser à éprouver une reconnaissance un tant soit peu sincère envers quiconque serait responsable.

 

 

Arrivé à Cologne en ce début mai il fait un temps bleu immaculé. Le vif du sujet. La cathédrale ressemble à une gigantesque pierre tombale brûlante, et mal entretenue. Elle fait presque peur. Et vous aimez un peu avoir peur, mais pas d'emblée.

 

 

colognecathédrale2

 

 

 

 

Vous entrerez plus tard, parce que pour l'instant quelque chose d'encore plus puissant vous appelle.

Le Rhin, un peu plus loin, respire comme une mer intérieure.

 

 

 

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Avec l'approbation des mouettes, humant un air bon frais comme vous ne le connaissiez plus vous vous dirigez lentement vers l'auberge où vous avez prévu de passer la nuit.

 

 

(à suivre)

 

 

 

 

 

(Quelques explications : c'est autant par flemme que par souci technique - à cause des "grosses" photos - que je vais couper ce texte en plusieurs petites parties. Je ne sais pas quand il sera fini. Mais je me lance sinon je le ferai jamais. Donc il y a aussi une envie d'avancer.)

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29 octobre 2010 5 29 /10 /octobre /2010 04:10

Dans les souvenirs personnels vous pourrez difficilement faire plus personnels que ces villes où sur la fin vous avez laissé les derniers petits bonheurs de votre vie qui s'allonge. Il est ainsi presque impossible de rester objectif quant à certains lieux liés à des choses inexpliquables, odoriférantes et parfois - c'est le mot - ridicules pour qui en est extérieur.
Dijon répond parfaitement à cette définition des endroits de "votre" jeunesse. Jeunesse qui part aussi vite que s'étend à vue d'oeil ces morceaux de quartiers remplis de maisons à première vue toutes identiques.

Dijon est avant tout, il faut en être conscient, une ville - comme beaucoup d'autres - extrêmement laide à pénétrer. Notamment par ses accès les plus directs, à savoir le train, depuis le nord, ou en voiture par le sud et la route de Beaune, à travers Marsannay et Chenôve ou encore avec l'autoroute qui arrive et traverse Longvic. Dijon serait une femme à qui on pourrait reprocher d'être maquillée à la truelle. Gris profond la truelle, et géométrique dans tout ce qui se fait de pire.

L'ouest immédiat est pour sa part plus ou moins épargné avec Plombières et ce qui l'entoure. Vous aurez le lac Kir, artificiel mais réussi dans la chirurgie. Ou la Combe à la serpent, naturelle et touchante dans sa certaine vérité d'une Bourgogne gâtée par la Nature.
Soyons sévère pour rester neutre alors que nous parlons là d'une ville pour laquelle votre fidèle serviteur garde une affection constante et jamais démentie. Sachons rester objectif, donc.

Attachons nous à ne pas parler à la première personne du singulier quand nous parlons de Dijon, et de ce qu'il en reste. De la famille ? Oui, et elle s'y ennuie. Un peu masochiste mais attachée comme nous à ces petites choses futiles qui font se poser une fois installé. Des amis ? Plus ou moins, selon la définition que vous donneriez à l'amitié. Des amours ? Non. Clairement non. Ce n'est pas faute d'avoir attendu, voire cherché.

Dijon n'a sinon absolument rien à voir avec Bordeaux que nous évoquions la dernière fois. Pourtant, chacun sait que ce sont deux cités historiques qui ont eu chacune à leur tour une importance énorme dans l'histoire de notre pays. Mais la comparaison s'arrête là. Et les rivalités qu'on pourrait y chercher ne se trouveraient guère que dans le vin et l'absolue certitude désuète et puérile d'en faire un meilleur que le lointain voisin.

Mais peu importe. Autant Dijon est laide d'atours, autant son centre est - objectivement - assez merveilleux. Oublié par les guerres modernes, et sauvegardé âprement depuis des décennies. Il est aisé d'imaginer que les férus d'architecture médiévale n'auront pas eu besoin de ces quelques lignes pour décider d'aller le constater par eux-même.

Comme à chaque fois qu'il faut se lancer dans ces petits exercices on peut se demander pourquoi il semblait nécessaire de devoir parler de Dijon aujourd'hui. Le fait est que ça ne l'est absolument pas, nécessaire, et que comme 99,99% de ce qui s'écrit dans les blogs francophones, ça ne le sera pas plus demain, ou après-demain. Mais pour éviter la redondance du mot "inutile" et alors que les synonymes commencent à se tarir, il faudra mettre le doigt, plutôt, sur ce qui  en contrepartie rend indispensable une ville à nos petits yeux myopes au sens propre ou figuré ou les deux.

Qu'est-ce que Dijon pour votre fidèle serviteur ? Une adolescence coupée en deux ? Quelques soirées innocentes entre petits amis, avant que tout dégénère ? Le conservatoire, ses horreurs et ses quelques plaisirs partagés ? Une odeur persistante de camomille dans les cheveux des filles ? La fin du collège où l'on  ne pouvait pas comprendre que tout ne serait bientôt plus possible ?

Qui a envie d'entendre ça ? Qui a envie de revenir là-dessus ? Les anciens remparts, les longues marches depuis le Port du Canal jusqu'à la place de la République et plus loin ? Les cours de sport le matin trop tôt dans le froid ? Le bonheur de rentrer chez soi ? La solitude finale ? La fin de la vie de famille telle qu'on la connaissait ?

Ces questions ne se posent pas, non, jamais. Elles sont le comble de la suffisance, du superflu, du vain. Les regrets déjà affluent de toutes parts.

Et pourtant et pourtant Dijon se tient. Dans les hésitations à y retourner aussi. Voir ce qui change comme ce qui ne change pas. Les cernes sous les yeux. L'envie de rentrer chez soi. Le froid. Les amourettes de collège. A sens unique qui oserait prétendre le contraire. Les cernes sous les yeux l'envie de rentrer chez soi. Le petit théâtre des Feuillants et la rue Condorcet. Saint-Bénigne. Grangier. Rentrer chez soi. Le froid qui court la rue Monge, l'ancien hôpital et les remparts et le Port du Canal. Le conservatoire. Le lac Kir. Les optimistes et les courses d'endurance qui semblaient durer des heures. La transpiration qui cristallise sur les sweat-shirts en polaire. Rentrer chez soi. Elle, qui sourit. Sortir de chez soi. Elle, qui sourit, oui, son sourire, à elle, les joues rougies par le froid et l'effort. Mardi matin trop tôt. Banal et ennivrant. La place de la République quand la nuit tombe. Son haleine à la fraise. La place Darcy quand la nuit tombe. Un père qui s'en va. Un père à qui on écrit. Une soeur à ses 18 ans par un jour de tempête. Sortir de chez soi. La rue Bossuet quand le soleil se remet à briller. Rentrer chez soi. La belle lumière de fin d'après-midi quand elle transperce les carreaux de la chambre. Le grondement ininterrompu de l'avenue, des minoteries. Les jeux vidéo et le silence étrange qui se fait à peine ressentir une poignée d'heures par an. La musique. Le piano. Les auditions. Les dernières petites fiertés.

La rue de la Liberté, tous ensemble le premier jour du dernier été, quand nous avions tellement mieux à faire qu'admettre que tout ne serait bientôt plus possible.

Rentrer chez soi.

Un père qui vous annonce que vous allez tout quitter, et partir aussi loin qu'il est possible d'aller.

Les oiseaux du Port du Canal.

Rentrer chez soi.

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29 septembre 2010 3 29 /09 /septembre /2010 02:30

Il est des villes mutantes, qui noircissent, puis blanchissent, puis renoircissent. Il est des villes surfaites où tout serait à refaire et où tout déjà a été refait, de la plus magique des façons. Il est des villes conscientes de leur valeur réelle comme intrinsèque. Il est des villes où trop de valeur gâche ainsi le tempérament, magnifiques dans les apparences mais ternies par les humeurs.

Bordeaux est de celles-là. Indubitable. Enfiévrée par le climat pénible d'un estuaire  finalement trop lointain, mais renaissant des cendres de ses murs calcinés par la pollution comme un phénix malmené par les siens.

Bordeaux est de celles-là. Une et indivisible, pleine et entière, dans le ronronnement strident de travaux perpétuels et coûteux. Mais Bordeaux est riche. Bordeaux est belle. Cyclique. Elle est redevenue belle, depuis quinze ou vingt ans. Avec la prétention explicite de l'être encore plus d'ici les vingt qui suivront. Elle sait où et comment engager les meilleurs chirurgiens esthétiques.

Les Bordelaises aussi sont belles. A l'image de ce qui les entoure. Plutôt naturelles, à l'inverse. Pas toujours très raffinées, ou élégantes, voire vulgaires, avec un sale caractère, mais on leur pardonnera tout, puisqu'elles sont fondamentalement belles. Arrêtez-vous sur les quais, place de la Bourse ou place des Quinconces, ou place Gambetta ce cher Gambetta, porte Dijeaux et constatez. Constatez qu'il n'y aura que quelques exceptions à la règle et que vous devrez vous astreindre à ne plus imaginer qu'il s'agisse forcément de touristes.

Bordeaux n'est pas de ces villes où il fait bon vivre, non. On y entre que pour mieux en sortir. On se ressource presque, en apnée, pour en ressortir sans regrets mais les yeux plein de ces choses uniques qui font d'une ville une ville à personnalité, potentiel humain, culturel, géographique ou même physique.

Contrairement à l'idée première, Bordeaux n'est pas née uniquement du commerce triangulaire. Sa richesse et la bourgeoisie consanguine qui en découle ne se sont pas forgées sur les seuls dos des esclaves. L'Aquitaine devenue anglaise, elle rivalisa avec le royaume de France, bien avant que les bateaux remplis de marchandises ou d'hommes considérés comme tels ne s'arrêtent au port. Il serait également faux de croire que seule cette ville en France ou en Europe a su profiter de ces horreurs.

Reste malgré tout un esprit fier et fermé, à tort ou à raison. Naitre à Bordeaux, vivre à Bordeaux et mourir à Bordeaux. Pas d'autre vision à l'horizon, pour la petite bourgeoisie locale. Et là encore, ils ne sont pas les seuls. Juste seuls dans leurs têtes. Parisiens du Sud-Ouest.

Et pourtant, pourtant Bordeaux est de ces villes où l'Histoire, la grande, vous serre à la gorge dès que vous franchissez les barrières. Elle est de ces villes qui ont forgé le continent que nous connaissons aujourd'hui. Indispensable et indissociable d'une certaine grandeur surranée de la France.

Ainsi, si l'envie vous prend un jour, si le souvenir de ces quelques lignes ineptes refait surface, arrêtez-vous à Bordeaux. Arrêtez-vous, posez-vous, songez, admirez, puis sortez-en.

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2 juin 2010 3 02 /06 /juin /2010 04:50

Quand vous sortez de la gare, bien planquée entre deux maisons se trouve la rue Petit. Elle descend et n'est nommée qu'à son autre extrémité. Méfiez-vous un peu et prenez à droite avec Guy de Maupassant toujours aussi perdu dans sa folie et laissez passer dans un calme que même l'Olympe ne connait pas une toute petite fille qui vous salue et sa maman surprise de voir un étranger. Le quartier est résidentiel, c'est le far-west normand. Vous avancez un peu et tombez sur un très joli jardin. Il fait un temps à jeter tout le monde dehors et c'est bien dommage. Une blague en moins à faire en arrivant. Non il ne pleut pas tout le temps là-haut, y compris la première fois, sur un con comme votre serviteur. Oui, il fait beau à se mettre la main en visière c'est impressionnant. Pourquoi être venu jusqu'ici le mystère sera gardé pour un hypothétique futur texte, et certaines pardonneront ce fait je le sais. Pour l'instant concentrons-nous sur le centre-ville d'une jolie petite ville fermée en cuve avec du vert, du vert et encore du vert à perte de vue si on s'élève un peu ou lève les yeux.

Continuez le long de la rue du Jardin Botanique - celui qui vient de vous taper dans l'oeil a priori - pour traverser et dire bonjour à ce cher Victor qui est vraiment partout dans notre beau pays. Un certain Henry Ducy vous convie à le suivre, sans se présenter clairement pour autant, vous devez lui piquer ses papiers dans sa poche pour confirmer son identité. Peu antipathique en comparaison des autres, il vous emmène et salue au passage le docteur Lerat que vous avec qui vous n'avez pas envie d'engager la conversation, rapport à son nom. Ducy vous fait traverser l'Iton, une jolie rivière qu'affectionne ledit Docteur, peut-être par affinité pour les noms ridicules, donc, malheureusement. Vous ne vous arrêterez jamais de votre vie à Verdun et votre guide vous laisse progresser avec le Meilet jusqu'à son confrère le docteur Oursel, qui n'a encore une fois pas besoin de se présenter, puisqu'il est quant à lui une célébrité locale. Alors le doute vous assaille soudain : le beau temps, le bien-être, et deux docteurs d'emblée dans une ville. Etrange coïncidence ? Manoeuvre de séduction ? Décision politique ? Trop de docteurs à Evreux ?

Vous n'en dormirez pas la nuit suivante, pour des raisons à moitié indépendante de votre volonté. Mais le chemin jusqu'à la grande cathédrale n'est pas que rempli de sagesse. Vous êtes venu vous frotter aux Normands, est-ce bien ça ? Ils ne sont ni féroces, ni enragés, ni même guerriers. Ils ne savent pas le nom de leurs rues et ne les écrivent nulle part, mais ils sont bien sympathiques et pas rancuniers pour un denier.

Tous bien sympathiques ? Tous bien soignés et pris en charge le cas échéant ? Non ! Ce serait sans compter sur la personne qui vit un peu plus loin après le centre-ville légèrement endormi du samedi de début de soirée quasi-estivale.  Elle est là et vous attend. Elle revient, with a vengeance. Si vous ne savez pas qui c'est, rebroussez chemin à toute vitesse il est encore temps. Et posez-vous devant la mairie. Et priez pour qu'elle ne vienne pas vous chercher.

Je veux bien entendu parler de l'Ebroïcienne la plus déjantée, aux cheveux pourtant réputés pour leurs vertus curatives - d'où la profusion de médecins dans les parages - voire purificatrices. Si par le plus triste des coups du sort vous l'apercevez, et grâce à ce signe distinctif vous la repérerez de loin, un seul conseil : courez dans le sens opposé, courez le plus vite possible avant qu'il ne soit trop tard, fuyez sans vous retourner - en plus c'est dangereux, restez logiques - ne serait-ce qu'un instant pour échapper au supplice.

 

 

 

 

(la suite au prochain épisode, si vous le réclamez)

 

edit 29/9/10 : classement de ce texte dans la nouvelle catégorie "villes". En espérant que Mademoiselle A. comprendra. Je le reprendrai pour écrire sa suite dans la catégorie qui lui est consacrée, à elle.

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18 mai 2010 2 18 /05 /mai /2010 04:48

Arrivé à la Part-Dieu, il fait un temps superbe et je me sens très étrangement calme. Serein, voire. Personne ou presque ne m'attend et j'imagine seulement que je vais boire. Ceux qui m'attendent m'ont toujours plus ou moins attendu et attendront longtemps, mais ils me connaissent depuis ma naissance ou presque comme je les connais depuis la leur, ou presque, alors ils me comprennent et me comprendront encore longtemps et me pardonneront, de fait.

Ou presque.

Quelques heures plus tard, métro automatique, morne mais sensible. Kid A pour talisman.

Les autres ne m'attendent pas ne me connaissent pas plus, mais ont pour eux l'allant d'une jeunesse qu'à bien y réfléchir je n'ai pas connu ou ne connais pas, finalement. Répartie avant tout, fine et subversive autant que grasse et grivoise comme je l'aime. Le parc de la Tête d'Or sous la quasi-pluie, avec le vert qui s'illumine au détour d'un nuage altruiste. Les animaux fatigués mais vivants coûte que coûte, assurant un spectacle plutôt absent mais nécessaires par leur présence blasée comme de vieux comédiens à qui on ne le fait plus, si on a jamais réussi à leur faire, un jour. Je me perds un peu dans ma tête vague, il paraît que je suis un lecteur. Qui ne sait pas dessiner, non. Mais qui écrit un peu sans avoir envie de le préciser parce que ce n'est ni le moment ni le lieu pour essayer de convaincre quiconque du contraire. D'intéresser, voire. Paradoxal.

Après vient la boisson blanche. Et je me sens mieux. La répartie je n'en prends pas note, mais je m'en amuse, beaucoup. Sans note. Des verres me sont offerts. Gentillesse et générosité de mise. Nouveaux rires certains parlent trop vite et assument. On traverse et retraverse la ville et je suis définitivement perdu, mais pas que dans ma tête légèrement minée. On revient sur nos pas et je me répère un minimum.

Jean Moulin ou son frère me sert une pizza, mon régime depuis des jours. Le foot hurle dans le poste et l'intérêt n'est pas là, non. Les autochtones ne me semblent pas motivés.

Jean Jaurès me refile au Maréchal de Saxe qui me laisse tomber pour Gambetta.

Puis viennent les berges. Et le vin blanc. Mauvais mélange. Mais la répartie persiste sans besoin se départir d'une quelconque pitié de moi, sociabibilizant en berne, d'ordinaire jusqu'à minuit. D'ordinaire jusqu'à minuit, oui. Par principe. Par principe stupide mais les bouteilles me sont encore offertes et mon tour doit venir de la même logique que les péniches sont venues. Pour ne plus bouger, impertubables. Ce sont bien les seules.

Puis arrive la presqu'île, en bloc. Un pont, plusieurs, en fait, dont je ne connais pas les noms. Des jolies lumières à peine plus blanches que les liquides ingérés. De sérieuses discussions anti-capitalistes en guise de gouvernail. Et puis encore un bar. Ma tournée et ma tête qui se désolidarise juste ce qu'il faut de mon corps. Je me sens presque bien et puis on rit assez fort. Et puis on sort et on remarche encore, dans une direction troublée pour moi. Définitivement. Le travail et l'humain contre le capital ou l'argent. Je suis binaire, je prends les seconds. Ces sujets m'intéressent, même si Marx, Keynes et les autres se marrent comme les bouffons qu'ils ne sont pas vraiment, non. Un dernier bar. Quelques chansons de Radiohead. Comment suis-je arrivé là, déjà ? Comment en suis-je arrivé là, déjà ? Ici, à Lyon ? Pourquoi et comment me suis-je retrouvé là ? J'ai des réponses qui ne m'intéressent plus à des questions qui n'intéressent pas. Personne. Mais le capital me travaille sévère, et j'écoute avec attention. J'arrive encore à parler à répondre à la personne en face de moi. Sympathique, très sympathique. J'aime parler bites et vagins à 20 heures et retraites dès le lendemain officiel. Ou même avant. Voire. Les pintes dans le sang, avec le blanc qui s'écoule moyen dans mes veines mais disons, j'aime ça. Jamais, jamais de mélanges, je le sais pourtant.

Tant pis.

Puis sortie du dernier bar, Radiohead s'est tu depuis un bon moment. L'heure est indéterminée. La presqu'île m'a autant envahi que ç'aurait dû être l'inverse. On se dresse d'un entrain lourd et se remet en marche et personne ne rechigne. J'imagine que celles et ceux qui sont restés apprécient l'instant autant que moi. Sincère sur ce coup-là. Les partis ont toujours tort. Je m'en fiche. Tant pis pour eux. Tant pis pour celle qui ne m'a pas dire au revoir. Là, présentement, elle n'est ni la seule, ni la première, ni la dernière.
Et puis c'était avant Radiohead. Alors tout va bien. Le verre était encore une fois censé être offert mais personne n'est sûr que quelqu'un ait payé. Drôle et rare.

On retraverse un autre pont, mais l'alcool ne m'empêche pas de ne pas savoir vers où je dois aller. Gambetta et Jaurès m'attendent avec impatience, eux, qui sait, peut-être. Je quitte la bande finalement assez discrète. Des couples et des petits groupes oubliant l'agressivité latente sont au moins aussi pleins que certains d'entre nous dont moi. Sur les quais aux noms obscurs je titube à nouveau seul, au pro rata genre du minimum syndical et j'ai soudain faim d'une faim immonde. Je me baffre des pringles à peine ouverts dont personne n'a voulu. Une jeune femme plutôt mignonne et dans le même état que moi m'en demande d'emblée, sans lui répondre - je suis dans l'incapable et lourde envie éthylée de ne pas le faire - je lui tend le tube. Son mec fait pareil, j'ai juste envie de lui dire d'aller se faire mettre. Gambetta me reconnait, même seul, maintenant. Je l'aime bien, et ouvre les tucs de réserve en son honneur. Ils n'en ont pas voulu non plus. Gambetta ne me juge pas, il sourit juste faiblement. Avec mon humeur je le trouve narquois. Mais les grammes dans mon sang sont dans l'incapacité de lui en tenir rigueur. Je n'ai peut-être rien compris, il se fout probablement ouvertement de ma gueule, mais je ne vois pas l'utilité de lui en vouloir. Gambetta me connaît mieux que n'importe qui à cette heure, mieux que quiconque en son lieu. Gambetta est multiple, c'est le moins que l'on puisse dire. A Paris il ne saurait pas qui je suis, et c'est tant mieux, parce qu'inconsciemment ou non je me cache de lui. Mais à Lyon, oui à Lyon il me voit sinon mourir, sinon renaître, au moins laisser derrière moi les derniers résidus d'animal social qui vivait dans mon sein. Je n'aime plus Gambetta, d'un coup. Il m'a volé un secret que je le sais pertinement peu enclin à garder. Je le vois, moi, me sonder comme personne avant lui comme rien d'autre avant ça. Gambetta est comme Emile Zola, Ledru-Rollin, ou le parc Nakajima à Sapporo. Ils me connaissent maintenant par coeur, chacun à une période précise de ma vie.  Gambetta m'a juste cerné tellement vite que c'en deviendrait inquiétant. Il me voit et me comprend dans un état mental où je ne supporte rien ni rien ni nulle part ni jamais ni personne vivant ou mort.

Jean Jaurès lui est plus conciliant. Il accepte même mes tucs et me ramène à ma fatigue encombrante basique, ridicule voire, ayant juste dû me prendre en pitié quelques heures auparavant. Mais en embuscade pour la prochaine fois Gambetta derrière moi ne me fera jamais penser qu'il a perdu. Puisque chacun de nos côtés ni lui ni moi ne nommes conscients.

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  • : des essais d'essais de romans en ligne, avec des nouvelles aussi, de la musique, de la poyézie, des traductions, quelques jeux vidéo et des bouts de pseudo-réflexions personnelles dedans...
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