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24 novembre 2009 2 24 /11 /novembre /2009 07:21

   Excusez-moi d’avoir rompu une nouvelle fois la ligne chronologique (mes 16 ans peuvent attendre). Cela risque de se reproduire d’ici la fin de mon histoire, je m’en rends vraiment compte maintenant. En même temps je pense qu’écrire à l’instinct reste le meilleur gage de compréhension immédiate pour le lecteur. Je travaille à la rédaction de ce « témoignage » comme le ferait un réalisateur de cinéma sans scénario. Style Wong Kar-Wai. J’ai mes acteurs, mes décors, mon histoire du début à la fin. Ne me reste plus qu’à les faire interagir, puis monter le tout comme bon me semble. Certains morceaux manqueront bien sûr ; d’autres manquent déjà c’est évident. Mais l’essentiel est là, soyez-en assurés.

   Nous sommes des monstres. Une petite liasse de feuilles volantes en guise de Bible, la solitude comme façon de vivre ; comme moyen de survie.

   Nous sommes des monstres qui à tout âge sous toutes conditions veulent toujours plus que ce qu’on leur donne.

 « Si tu me disais pourquoi tu pleures, je pourrais peut-être t’aider. Je veux dire, je te connais un peu, et je sais que c’est pas seulement ce que je t’ai dit moi qui te fait pleurer. Tu penses à autre chose, c’est pour ça que tu pleures, et c’est pour ça que moi aussi je vais pas tarder à pleurer si ça continue. Je me sens tellement loin de toi… » Sylvain ne se rapprocha pas de moi. Il devait s’imaginer que cela renforçait ses propos. Je réussis finalement à bloquer le flot de larmes pour lui répondre à cœur ouvert, mais les yeux bloqués eux-même sur le mur en face.
 « Je te trouve puéril. Au moins autant que moi. C’est très puéril de vouloir plus. Dans n’importe quel sens. Peu importe ce que tu veux dire par là. »
 « Merci de me traiter de gamin… » essaya-t-il de me couper, sans y parvenir.
 « Mais je me dis que c’est peut-être grâce à ça qu’on est aussi sexuellement compatibles… »
 « Pffff… Sexuellement compatibles. T’en as d’autres, comme ça ? »
 « Depuis que je suis toute petite je vois autour de moi des gens qui veulent plus. Tout le monde veut plus, pas vrai ? Sauf que quand j’étais petite, je croyais que vouloir plus voulait rien dire de plus que vouloir baiser. On était ensemble, on voulait plus, on baisait. J’y croyais tellement que j’oubliais qu’on pouvait aussi tout simplement vouloir plus de pouvoir, plus d’argent ou plus de liberté. Dans ma tête, le sexe avait pris une place disproportionnée. Je savais rien, je comprenais rien, mais j’avais déjà la frustration. Je croyais que le sexe était un besoin vital, un vrai. Que si on baisait pas on mourait. Je te jure, un besoin vital. J’avais aucune idée du plaisir qu’on pouvait en tirer. A la limite je voyais ça comme quelque chose de douloureux, mais indispensable. Personne ne m’a jamais « expliqué » le plaisir. Le plaisir je l’ai découvert seule, comme presque tout le monde. Un peu plus tôt que la moyenne, peut-être. Crois-moi j’en avais besoin. Mais bizarrement, je faisais pas le rapprochement avec le sexe, avec l’acte sexuel. Quand je suis arrivée à l’adolescence j’ai fini par comprendre. Et ça n’a fait qu’augmenter ma frustration. Pourquoi les mecs voulaient-ils pas « plus » avec moi ? Pourquoi ? Tu peux me le dire ? Non, bien sûr, puisque tu « m’aimes ». Tu es « amoureux » de moi. Ha la bonne blague ! Avoir attendu toutes ces années qu’on me le dise pour te renvoyer chier maintenant ! Si c’est pas pitoyable… La seule personne à m’avoir trouvée jolie, c’était une fille, t’imagines ? Mais elle m’a fait peur… Et toi, toi aussi, tu voudrais « plus » !? C’est trop drôle ! J’y comprends vraiment rien, finalement ; j’ai vraiment pigé que dalle… Plantée sur toute la ligne… En fait t’as pas tort, pour le sexe avec moi, mais là où tu te trompes, c’est que c’est justement parce que je donne rien que je donne tout ! Et tu voudrais « plus » ? Tu voudrais qu’on parle ? Tu crois que j’en ai envie ? Est-ce que j’ai déjà fait quoi que ce soit qui ait pu te faire croire que j’avais envie qu’on parle ? Tu te prends pour qui ? – les larmes reprirent, je me tournai enfin pour voir sa réaction. Il avait l’air complètement déboussolé – T’arrives trop tard, Sylvain, beaucoup trop tard. Je t’en veux pas mais me dis plus jamais des trucs pareils, plus jamais, tu m’entends ? Ca me renvoie à mes angoisses de gamine et j’ai vraiment pas besoin que quelqu’un comme toi en rajoute une couche. Non, vraiment pas besoin, alors soit tu me vires, soit tu te contentes de mon cul, mais plus jamais je veux t’entendre dire des trucs pareils ! – Je m’étais rapidement transformée en madeleine - Ceci dit, tu m’as demandé pourquoi je pleure, et je vais te répondre tout de suite. Je pleure parce que, tu vois, j’aurais été la gamine la plus heureuse du monde, il y a 10 ans, si un garçon aussi gentil que toi m’avait dit qu’il m’aimait… C’est… con, hein ? Je me… dis que… j’aurais pas eu la vie que j’ai eue, que j’aurais… » Je pleurais trop pour finir ma phrase. Le ridicule ne tue pas, j’en suis la preuve vivante. Sylvain, interdit, me fixa un long moment. Entre deux rideaux de larmes je parvins à lire sur son visage l’impuissance d’un homme de sa génération. Passif. Penaud. Passif. Penaud. Il s’extirpa de ses hésitations comme d’une voiture encastrée dans un arbre, et – non sans une gravité dramatisée à outrance – m’enlaça avant que je ne l’enlace moi-même, pour mieux appréhender l’entente physique qui nous liait l’un à l’autre, malgré nous, ou peut-être uniquement afin de me confirmer à moi-même qu’il sentait trop bon pour mon subtil odorat. Nous nous serrâmes très fort, en machines aux manuels incompréhensibles.
 « Et à Jürgen ? Tu lui parlerais, à lui ? » me demanda-t-il soudain d’une voix qu’il dût vouloir la plus nette et neutre possible. Dans un brusque mouvement de recul je me dégageai de son épaule et lui jetai un regard incrédule, sûrement noirci. Il se reprit très vite et me replongea de force dans notre position initiale.
 « Je suis désolé, excuse-moi, oublie ce que j’ai dit. Je t’aime, tu sais, je t’aime tellement… »

   Le choc reçu fut à la hauteur de tout ce qui avait précédé. J’eus à peine le temps de réagir qu’il m’embrassait déjà à pleines lèvres, comme si ce geste précipité avait pu me faire oublier sa dernière question, comme s’il avait pu empêcher que mes synapses de passive ne fasse comprendre à mon cerveau de handicapée de la vie les allusions que celle-ci véhiculait. Il savait, il avait tout vu la veille au soir. Il m’avait observée. Il était jaloux. Peut-être inquiet, aussi. Mais surtout amoureux. Je ne saurais dire pourquoi ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai pu être assurée de sa sincérité. Néanmoins je l’étais. Je ne pus trouver le courage et la mauvaise foi de contredire Sylvain. Quoiqu’en fait de contradiction il s’agissait plutôt de défense de mon intimité.

   Je pensais être quelqu’un de discret et je crois l’être encore, même si cela ne m’est plus d’une grande utilité aujourd’hui. En y repensant après coup, j’ai acquis la banale conviction et/ou la preuve formelle que la discrétion n’existe pas lorsque l’amour intervient. En d’autres termes il m’aurait été impossible de cacher à Sylvain, visiblement amoureux de moi, l’attirance – l’amour ? – que j’éprouvais pour Jürgen. Sans m’aventurer aussi loin dans de dangereux lieux communs, ce jour-là, je m’en suis voulu d’avoir fait du mal à Sylvain, de l’avoir blessé, de lui avoir « brisé le cœur ». On dirait presque du Barbara Cartland bourrée (lapalissade). Mes égoïsmes successifs me remontaient à la tête comme un coup de sang. Je suis un monstre sans remords ni regrets ni honte ni repentance. Ou tout du moins je m’y emploie. Paraît-il. Ajouté à cela que mon envie de sexe ne s’était pas tarie depuis l’aube. Dans le cas où Sylvain n’y rechignait pas, je voyais là une bonne occasion de me rattraper, ou au moins, de faire montre de ma bonne volonté. Et de toute façon, je savais que quoi que je fasse, je n’en garderais que le souvenir de m’y être prise comme un manche. Chose que je peux confirmer aujourd’hui. Malgré tout, conformément à mes prévisions et à ma connaissance des hommes, Sylvain ne rechigna donc pas le moins du monde. Tout juste souffla-t-il mon nom d’une façon tout à fait limpide qui même à des oreilles inexpérimentées n’aurait pu signifier autre chose que « t’es vraiment incorrigible » ou « tu penses qu’à ça » ou peut-être encore « t’as entendu tout ce que j’ai dit ? ».

   Entendu ou pas, son sexe était dur comme du bois bien avant que j’y mette les mains ou les lèvres. De par l’effet combiné de mes larmes et de mes soupirs il s’était tendu à un point que je n’aurais pas cru possible. Prêt à exploser. Enorme. Comme façonné par une nuit sans relâche. Le genre de ces érections involontaires qui ne sont normalement jamais là quand on a besoin d’elles. Je le pris dans ma bouche sans éprouver un quelconque plaisir ou soulagement. Me rendis compte que ce n’était effectivement pas ma spécialité. A force de privilégier mes envies par rapport à celles de mes partenaires je n’avais jamais trop pris le temps de faire des fellations. Cette fois-ci pourtant je sentais je crois – aucune vanité de ma part, j’espère - que l’effort était louable. Il fallait que je le fasse, autant pour lui que pour me prouver à moi-même que mon égocentrisme pouvait trouver ses propres limites ; quitte à passer pour une nymphomane. Cependant, je savais depuis longtemps qu’un homme en train de se faire sucer perd grosso modo l’intégralité de ses facultés mentales. Il en garde juste assez pour prévenir si on lui fait mal, si on le mord. Sûrement parce que ça devait l’exciter encore plus, et peut-être parce qu’il ne savait pas quoi faire de ses doigts Sylvain prit sur lui de me « stimuler manuellement le clitoris » comme on dit dans les magazines féminins. Malgré ce qu’il venait de me dire, je doute que ce genre d’initiative ait été autre chose qu’un simple réflexe de sa part. A sa décharge je dois avouer que je n’eus rien à redire sur son « altruiste » démarche.

   Cela ne dura malheureusement pas. Au bout de deux trois minutes je sentis sa main se crisper et compris que de mon côté je n’aurais pas le temps d’avoir mon compte. Son corps tout entier se raidit, tendu dans un tremblement depuis les orteils jusqu’au cou. L’instant d’après il éjacula dans ma bouche, beaucoup plus vite que prévu. Sans entrer dans les détails je me souviens que le peu de semence que son corps avait eu le temps de créer depuis quelques heures avait jailli à même ma langue, insipide, très liquide. Je l’avalai sans broncher.
 « Excuse-moi, je… suis désolé… »
 « C’est rien c’est rien, t’en fais pas » le rassurai-je, la voix presque claire. Mes épaules et ma tête me parurent d’un seul coup plus légères. Je me levai prestement et me dirigeai une fois de plus vers la salle de bains, toujours vêtue de mon seul sweat-shirt Pantera. En chemin je réussis à réprimer un nouvel éclat de rire à la vue de l’intégralité de mes vêtements disposés sur la chaise du bureau de Sylvain, plus qu’impeccablement pliés, comme s’ils sortaient du magasin. Ce sont les sous-vêtements qui manquèrent de me compromettre. Sylvain les avait installés – geste sûrement involontaire de sa part – sur la pile formée par ma jupe et ma chemise, mais ne s’était pas aperçu que la culotte, parfaitement pliée, donc, et le soutien-gorge au-dessus, déplié, lui, dessinaient une sorte de smiley apparemment très heureux de sa vie, et qui faillit me faire perdre mes moyens. Un peu plus et je voyais ma veste pendue sur le dossier comme les cheveux du bonhomme. Autant dire que c’en aurait été fini de moi, car mon cher Sylvain n’aurait à coup sûr pas apprécié que je me relaisse aller à me moquer de lui. C’est pourquoi je restai indifférente, attrapai le smiley et ses cheveux sur la chaise – que Sylvain avait au préalable tournée vers l’extérieur – pénétrai dans la salle de bains, me brossai les dents – avec une brosse à dents jetable. Nous sommes chez Sylvain je le rappelle – me rinçai la bouche, ôtai le sweat-shirt, urinai, changeai de tampon – avec toujours aussi peu de plaisir – enfilai mes vêtements, sortis de la salle de bains, embrassai faiblement Sylvain sur la joue, mis mes chaussures, ouvris la porte d’entrée en lui adressant d’obscurs mots de remerciement et la laissa claquer après m’être engagée dans le couloir. Dans mon idée, il était hors de question que je traîne comme la veille pour lui laisser le temps de me retenir une dernière fois. Je savais que ce qui s’était passé ne se reproduirait pas, ne pourrait pas se reproduire. Du moins tout de suite. J’ignore ce que Sylvain a ressenti. La vérité est que je m’en fichais comme je m’en fiche encore aujourd’hui. D’une certaine façon il m’avait trahie. D’une certaine façon je m’étais fait comprendre. D’une certaine façon enfin j’avais fait tout ce que j’avais à faire là-bas. Cela n’avait rien à voir avec de la vengeance. Il s’agissait plutôt simplement de bon sens.

   Bâtiment Camus. Avant que l’ascenseur qui me repoussait jusqu’au rez-de-chaussée ne se remplissent d’utilisateurs et d’utilisatrices venus en cet endroit pour sensiblement les mêmes raisons que moi, à l’origine, je pus enfin expulser l’éclat de rire qui me tenait au ventre depuis cinq minutes, et repensai aux feuilles volantes, à leur contenu obscur qui me retraversa l’esprit suffisamment longuement pour me faire définitivement passer l’envie de les jeter sur le chemin du retour.

   Je suis un monstre, peut-être, mais si c’est le cas, face à la trahison j’en suis fière.

   Et toi Jürgen qu’en penses-tu ?

   Lorsque je rentrai chez moi l’horloge venait de sonner la demi-heure après une heure de l’après-midi. Une vieille horloge que je détestais, comme tout le mobilier hérité de mes parents, mais dont je n’avais pu me résoudre à me débarrasser. Plus par flemme qu’autre chose, je dois l’avouer. Volets clos, l’appartement sentait légèrement le renfermé, et par réflexe je me mis à aérer de tous les côtés avant même de jeter mes affaires sur la table de la salle à manger comme je le fais d’habitude. Comparé au deux-pièces propret de Sylvain, les poussiéreux cent vingt mètres carrés dans lesquels je vivais, sans être une véritable porcherie pour autant, bien sûr, m’apparurent soudain très sales ou du moins très mal rangés. Putain de contrastes… pensai-je à vois haute pour mieux changer de sujet et me dédouaner par rapport à la flemme évoquée juste au-dessus, ma flemme chronique à travers laquelle il était tellement facile de résumer et d’expliquer les dernières années de ma vie, voire de mon existence toute entière, si vous me permettez d’utiliser ce mot un peu lourd.

   (Encore une bombe dans la chronologie. N’allez pas imaginer que je le fais exprès.)
 
   La mort de mes parents ne m’a pas attristée, mais embarrassée. Je venais à peine de « fêter » - les guillemets sont de rigueur – mes 18 ans, et avais d’autres choses à faire que de m’occuper seule d’un double enterrement avec la tonne de paperasse que cela impliquait. Homicide involontaire. Mes parents sont morts par homicide involontaire. Je préfère le dire maintenant car je n’ai aucune raison ni aucune envie de faire durer le suspense. Ils ont eu un grave accident de voiture. Choc frontal avec un véhicule déporté dans un virage. Rien que de très banal, en somme. Ce qui l’est moins, c’est la nature du véhicule en question. Il s’agissait en effet d’un fourgon de la gendarmerie nationale dont le conducteur, une jeune recrue un peu « fatiguée » qui avait simplement voulu faire le malin, fut le seul parmi les quatre accusés à me demander pardon, alors que selon moi les torts était largement partagés entre ses collègues et la direction. Direction générale qui fit pression – logique – pour que le procès se déroule à huis-clos et ne fasse pas de bruit. Cela fut d’emblée un grand soulagement et une satisfaction pour moi. Par une réaction égoïste classique, je n’avais en effet aucune envie que noms ou photos soient divulguées au médias. Ainsi le scandale se trouva plus ou moins étouffé, mais la gendarmerie nationale elle-même ne s’en vit pas moins condamnée elle aussi, avec les quatre gendarmes incriminés. J’avoue ne plus me souvenir du verdict exact et des sentences prononcées. Cela n’a de toute façon plus vraiment d’importance aujourd’hui. En revanche je pourrai difficilement oublier la piquante ironie qui a voulu que moi, la fille de mon père, un soûlard notoire attrapé plus souvent qu’à son tour en train de conduire avec des taux d’alcoolémie défiant toute concurrence et condamné plusieurs fois à des peines de prison assorties de fortes amendes, je devienne une sorte de pupille vieillissante de la nation vivant au crochet de la gendarmerie – donc de l’Etat – qui me versait des indemnités mensualisées à hauteur de 170% du SMIC environ, non imposable. Somme d’ailleurs largement suffisante pour vivre étant donné que je n’avais personne à charge et que j’étais devenue propriétaire de l’appartement. Et somme qui en somme, après calcul de mon avocate – douée dans son métier on peut le dire. C’est à elle et à elle seule que je dois d’avoir reçu autant d’argent. Bien entendu, ne vous inquiétez pas pour elle ce n’était pas pour mes beaux  yeux qu’elle m’avait défendue. Elle s’est par la suite servie grassement, à titre d’honoraires, dans les dommages et intérêts que l’Etat avait été condamné à me verser. Vous avez dit illégal ? – aurait dû me permettre de me tourner les pouces, ou du moins de m’assurer des revenus moyens jusqu’à la fin de mes jours. Une petite vie sans encombre. Une vie de rentière de basse extraction. Une vie à ne rien faire, en gros, toute tracée pour une glandeuse passive et lente à réagir telle que moi. Je voyais déjà le tableau. Ne pas travailler. Ne pas avoir d’enfants. Ne pas se marier. Rester toute sa vie au même endroit. Finir par ne rencontrer plus personne. Mourir de solitude à 70 ou 80 ans. Le pire était que cela ne me choquait même plus. Je n’avais plus peur de vivre une vie qui me ressemblerait tant. Ou plutôt vers laquelle je tendrais fatalement à ressembler. Passive. Inerte jusque dans ses moindres retranchements. J’y étais préparée. Manger boire dormir un peu lire écouter de la musique regarder des films. Voyager, aussi. Baiser également, même si cela impliquait de maintenir un minimum des relations avec l’extérieur. L’idée d’avoir un jour peut-être à payer pour « ça » apparaissait subrepticement, comme un trou noir situé à des années-lumière de mon corps minuscule, puis disparaissait aussitôt dans le dégoût abyssal qui ne manquait jamais de donner des hauts-le-cœur à la collégienne exhibitionniste que j’avais été. J’imaginais pouvoir faire l’amour à l’envi jusqu’à ma mort. Rien que d’y repenser je me sens pathétique. Comme la majorité des adolescents je considérais en mon for intérieur la vieillesse comme une tare bonne pour les autres mais pas pour moi. Et comme la majorité des adolescents je pensais au fond de moi que rien ne valait le fait de mourir jeune et en pleine possession de ses moyens. Que ce soit pour le sexe ou pour tout le reste. Non, je me souviens, avant tout pour le sexe. J’étais probablement un peu obsédée, mais pas nymphomane pour autant. Aujourd’hui j’en rirais presque, si j’en avais le cœur. Ce n’est plus une question d’âge – je reste encore très jeune – mais de partenaire. J’ai compris sur le tard la signification du mot « désert ». Il y a trois jours, alors que je me débattais avec ma tente, je me suis surprise à m’entendre dire que je sauterais sur le premier être humain que je verrais. J’ai plus ou moins réussi à réfréner mes ardeurs depuis et me suis convaincue de ne pas fantasmer sur des femmes qui il n’y a pas si longtemps m’auraient fait peur. Et puis avec Justine j’ai eu ma dose. Mais au-delà de ça, je donnerais beaucoup pour avoir un homme à ma disposition. Peut-être pas tout ce qu’il me reste, parce que je ne survivrais pas, mais beaucoup quand même…

   J’arrête là car c’est toujours au milieu de ce genre de « réflexions impures » que je me mets à repenser à Jürgen et que ça fait le plus mal. Je reparlerai de tout cela quand ce sera nécessaire.

   Cette nuit-là ma mère conduisait. Une fois n’est pas coutume. Mon père devait être écroulé sur la place du mort, plein comme une barrique. Au moment de la première autopsie, réalisée environ six heures après le décès, il était encore à 2.2 grammes. Je vous laisse faire le calcul. On ignore comment ma mère a réussi à convaincre cette outre de lui laisser le volant. Elle, évidemment – car il faut toujours trouver un « pic » à la tragédie, ainsi que des armes imparables pour les avocats, n’est-ce pas ? – n’avait pas bu une goutte. Comme quoi… Mais je n’ajouterai pas de commentaire. J’aurais trop peur de sortir quelque chose que mon père aurait pu dire lui-même.

   Je le répète, je ne garde du procès, comme de beaucoup d’autres choses, que très peu de souvenirs. Cependant, les quelques ceux qui me restent sont extrêmement vivaces. Je pense par exemple au sourire satisfait, péremptoire de mon avocate à la sortie du tribunal après la prononciation des peines. Elle me parla de problèmes qui ne me concernaient plus, qui ne m’intéressaient pas, donc que je n’écoutai pas. Je les écoutais d’autant moins que je savais en gros de quoi il retournait, et je savais que je ne savais pas quoi penser, ni faire, et encore moins dire. C’est alors que mon père m’est soudain venu en aide. Si je puis m’exprimer ainsi. Dans une vision hautement gerbante j’ai revu sa sale gueule de poivrot suant soufflant sur moi. Un peu plus et j’aurais pu sentir le mal qu’il m’a fait. Il faisait un temps magnifique et le soleil de fin d’après-midi fusillait une à une les pierres du tribunal aussi blanches que les dents de mon avocate, jaunies par le tabac. Ensemble nous descendions lentement les marches de l’escalier principal. J’eus ce qu’on peut appeler un éblouissement. Pendant un laps de temps très court la réverbération des rayons lumineux m’enfonça littéralement les rétines au fond de leurs globes oculaires. Et c’est alors que le visage de mon père m’est apparu en gros plan. Il avait toutes les imperfections que je lui reconnaissais. Rouge, extrêmement dissymétrique, bouffé par l’acné, des cicatrices des rides précoces sur le front et de grosses pattes d’oies au coin des yeux. L’alcool s’y lisait comme dans un livre d’images. Il semblait avoir infiltré le derme pour mieux le graver, le scarifier de l’intérieur. Aucune drogue ne détruit plus une face que l’alcool, croyez-moi. Après 10 ou 20 ans à peine, on en ressort – si on arrive à en sortir – plus brûlé que n’importe quel accident de la route. Oui, croyez-moi, j’ai vu la gueule de mon père partir en charpie compacte et logique, cohérente mais immonde pour personne sinon moi. J’ai eu l’occasion de l’observer sous toutes les coutures. Pourtant le pire restait son haleine. Le souffle tout entier même. Assez indéfinissable. Non, je ne vois pas de mot adéquat pour vous donner une idée de ce qu’à l’odeur j’imaginais régner dans la cavité buccale de mon paternel. Dire que cela sentait mauvais n’apportera pas grand-chose à ma description. En vérité je pense que mon père avait depuis bien longtemps dépassé le concept même de mauvaise haleine. Ceci étant je ne sais pas si je pourrais être complètement objective dans ma recherche de description des odeurs qu’il produisait. Regardez les éboueurs. Il paraît qu’ils s’habituent très vite, avec de la volonté. Voilà pourquoi je m’abstiendrai de toute considération supplémentaire quant à tout cela, d’autant plus qu’il ne fait aucun doute que vous aurez à peu près saisi l’ordre de puanteur.

   Mon père puait, assurément. Toutefois, même dans mes crises d’optimisme les plus graves, je n’ai jamais pu me convaincre depuis que j’aurais peut-être réussi à lui pardonner s’il avait senti meilleur, que nos relations auraient été différentes si les nausées qu’il provoquait en moi avaient été moindres. Ce dont je suis sûre, c’est que la cause de mes vomissements ne se limitait pas à ça. Propre ou sale, parfumé chez Dior ou au whisky, un père qui vous frappe et vous viole reste un père qui vous frappe et vous viole. Mes vomissements ne faisaient que mettre un point d’orgue à cet aphorisme facile qu’il m’a néanmoins fallu beaucoup ruminer avant de pouvoir le rendre l’expulser le gerber comme de la vulgaire bile brûlante.

 « Je toucherai pas à cet argent, vous savez… »

   L’avocate stoppa net puis redémarra aussi sec, sans me laisser le temps de m’arrêter à mon tour ou même de m’apercevoir que je l’avais troublée. Ce n’est que bien après, en resongeant à la scène, qu’il m’est revenu de m’être longuement interrogée sur le nouveau sourire figé que j’avais cru voir s’inscrire sur son visage de crispée perpétuelle. « Comme vous voudrez ; vous recevrez vos mensualités de toutes façons. Ce que vous en ferez ne regarde que vous, mais j’apprécierais quand même que vous évitiez de cracher dans la soupe comme ça. Sinon, à part ça, vous êtes libre. Le reste ne me concerne plus. » Sa réaction n’avait en soi rien d’étonnant, mais le vif manque de curiosité de cette femme qui m’avait posé tant de questions dans le cadre de son travail m’interpella. Elle était peut-être encore un peu plus sincère que d’habitude. Cela ne la concernait véritablement plus. Elle avait fait son travail à fond et gagné le procès haut-la main. Elle allait toucher son argent et ne voulait plus entendre parler de mon histoire, qu’elle avait eu tout le mal du monde à me faire débiter par petits morceaux. Elle avait d’autres nouveaux clients à prendre en charge. En outre, je doute qu’elle se soit douté de quoi que ce soit quant aux relations qui me liaient à mon père, parce que je me souviens avoir consciencieusement évité le sujet lors de nos entretiens. Je suppose également qu’elle n’a pas ressenti le besoin d’en savoir plus pour mieux me défendre lors du procès. Elle ne se préoccupait que de l’essentiel, ne cherchait pas à remuer les merdes familiales qu’elle ne pourrait pas utiliser devant le juge ou les jurés. J’aurais dû lui en être reconnaissante, et pourtant, il m’était extrêmement pénible, notamment à cause de mon dégoût inné pour l’argent, d’éprouver envers elle quoi que ce soit d’apparenté à de la gratitude, car je n’arrivais pas à lui trouver des motivations autres que strictement intéressées. Je l’avais regardée me fouiller, me mettre juste assez à nu pour tirer ce qu’elle désirait. Je savais qu’elle n’irait pas plus loin que ce qui lui permettrait de récupérer de l’argent pour moi, et surtout pour elle. Je me rends compte en écrivant ceci que c’est probablement ce qui m’a gênée. Elle était l’une des rares personnes de mon entourage à ne pas vouloir « plus ». Oui je réalise que le fait qu’elle reste l’exception qui confirme la règle me dérange encore aujourd’hui. Je n’ai pas réussi à la cerner. Nos relations ne tournaient qu’autour de l’argent. Point barre. Elle avait dès le début prévu ce que ça pouvait lui rapporter, et n’avait jamais rien voulu de « plus », même après des semaines de procès où la défense n’avait fait que se contredire, s’embourber dans ses témoignages et ses déclarations, et où n’importe quelle autre avocate moins douée qu’elle aurait cherché à enfoncer le clou pour gagner encore plus, quitte à tout perdre. Il m’était même arrivé de m’énerver seule de son manque de gourmandise, de cette sagesse qui allaient à l’encontre de toutes les idées que je m’étais fabriqué sur le genre humain en général. Son avidité reprenait corps à chaque nouveau dossier, mais n’évoluait dès lors plus d’un iota. Elle savait du début jusqu’à la fin ce qu’il fallait attendre de l’affaire, de son client et surtout d’elle-même, puis elle encaissait et passait à autre chose. Jamais elle ne revenait. Jamais elle ne changeait d’avis. J’imagine que ses autres clients auraient pu confirmer mes dires. Quoi qu’il en soit, je n’ai clairement jamais su comment appréhender cette femme. A aucun instant. Et cela ne constituait qu’un générateur d’angoisse supplémentaire pour moi. Le reste n’avait effectivement plus beaucoup d’importance.

   Mais même sans aucune importance, je ne pouvais m’empêcher de superposer les images mentales qui m’attaquaient le cerveau en ordre rangé. Je la regardai deux secondes et tentai de trouver une réponse à la dernière question que je m’autorisai à me poser. Fallait-il que je lui en veuille ou que je la remercie de son indifférence ? Je m’interrogeais en vain. Incapable d’assimiler les contrastes de plus en plus aigus qui naissaient dans ma tête chaque seconde, je me décevais moi-même à ne pas pouvoir m’appuyer sur ces décalages d’impressions reçues pour définir mes idées, comme je le faisais d’habitude. Je bataillais sévère pour me convaincre de la laisser tranquille, de ne pas chercher sa pitié, sa compassion. Mais fallait-il vraiment ? Je ne pouvais me contraindre à accepter l’impassibilité forcée de son visage sans rien dire. Pendant un instant je me crus prête à lui déballer mes raisons. Je fus alors à deux doigts de commettre ce qui m’apparaît désormais comme une grave erreur. Céder au besoin de parler de ce dont je n’avais jamais pu parler à personne sinon à ma mère incrédule. Se laisser aller à vomir la bile collée aux parois de mon estomac. J’étais à deux doigts de me faire vomir. Mais la gerbe a ceci d’hypnotique qu’on en arrive parfois à la garder en soi pour éviter de la regarder en face. Ainsi je ravalai le tout, avec une invisible grimace de dégoût, et me contentai d’observer le masque raté que constituait le visage de mon avocate. Et avec du recul, je me dis que je n’ai pas eu tort de me taire, malgré toutes les difficultés rencontrées au cours du processus de carpification en urgence.

   Et à dire vrai, je voyais mal comment éviter de « cracher dans la soupe ». Alors que je persistais à essayer de trouver une solution sur ce visage-muraille nerveusement congestionné, l’argent que j’allais devoir accepter se matérialisa dans mon esprit chauffé par le soleil en billets tombant du ciel, comme les sortes de confettis que j’assimile personnellement aux fins de mauvais films américains. Vous savez, style « Armstrong de retour de la lune ». Sauf que là c’était pas un film. Oh, non cela n’avait rien d’un film. Je crois bien m’être assise sur les marches. Le ciel s’obscurcit. Je crois bien que l’avocate s’est assise à côté de moi pour reprendre son monologue. Les billets continuaient de virevolter gaiement. Je devais être plus pâle que d’habitude. Peut-être l’a-t-elle remarqué.

   Je me vois dans ma chambre. Il fait noir comme dans un four. Non, pas tout à fait. Ce n’est qu’une expression. Mes yeux se sont habitués à l’obscurité. Depuis le plafond et les murs les billets, des confettis peut-être, se détachent du papier peint avec des bruits étranges. Je les vois d’autant moins bien que je suis couchée sur le ventre, et que quelque chose me maintient dans cette position, mais je les entends très distinctement, et me repère à l’ouïe pour les localiser. Excès de concentration salvateur j’imagine. Je n’en suis pas certaine, je suppose que je me focalise inconsciemment sur des détails inutiles afin d’oublier le plus important. La douleur. Ai-je mal ? C’est probable. Où ai-je mal ? Difficile à dire. Mon père est sur moi. Il s’agite comme un forcené et m’agrippe où il peut. Je ne résiste pas, ou à peine. Je fais ce que j’ai prévu de faire pour le restant de mes jours : j’attends que ça passe. Cela fait longtemps que j’ai compris que je n’en mourrai pas. Cela fait longtemps que les envies de meurtre sont passées. Alors je patiente douloureusement et cherche les billets du regard. L’obscurité me protège, je crois. Les billets aussi. J’ai tellement besoin d’aide, je suis tellement petite. Mon père est sur moi. Il pue abominablement, par tous les pores, tous les orifices, son immonde souffle rauque tambourine sur ma petite nuque. Il s’accroche à moi comme à une bouée. J’espère qu’il a honte. Je ne suis pas certaine qu’il ait honte, parce qu’il finit toujours par accélérer. Et quand il accélère cela signifie qu’il n’en a plus pour très longtemps. J’attends que ça passe. Ca passe toujours. Il va et vient en moi de plus en plus vite. Je devrais avoir mal mais mon corps a semble-t-il bloqué l’ensemble de ses capacités tactiles. Mais je suis petite il faut que je parle j’écrive parle en français. Je me rends compte. C’est pas un cauchemar. Je sens plus mon corps. Je sais plus mon âge. J’ai très mal, très très mal à l’intérieur. Je sens plus l’extérieur. Je dois aussi avoir mal à l’extérieur. Avant j’avais mal à l’extérieur. J’ai appris à penser ailleurs. J’oublie que j’ai mal à l’extérieur. Même quand je saigne je le sens plus. Après, c’est autre chose. Je sais que je vais déguster sans pouvoir me plaindre. Mais là, j’ai l’obscurité et les billets  de mon côté. Pourquoi des billets, au fait ? Je sais pas. Papa voudrait se racheter ? Non, pas possible, ça, il faut que je pense à autre chose. J’ai ma peluche panthère noire qui veille sur moi, aussi, je la serre contre moi, tellement fort qu’il n’y a que moi qui sait qu’elle est là. Je suis bien petite, alors. J’ai toujours adoré les panthères noires. Pour moi, c’est les plus beaux animaux du monde. Y’a pas plus beau qu’une panthère noire. Un jour j’aimerais aller les voir en vrai en Afrique ou en Asie. J’aimerais les regarder dans les yeux, j’aimerais les caresser, bon là je rêve mais c’est pas grave, elles ont l’air tellement douces. On dirait des gros chats. Les petits sont à croquer, j’ai vu des documentaires je les mangerais tellement ils sont mignons avec leurs petites bouilles. J’ai rien contre les panthères normales bien sûr. Mais je préfère la fourrure luisante et la couleur parfaite des panthères noires. On en a parlé l’autre jour en classe. Eric aussi il aime les panthères, mais tachetées. Il écoutait notre discussion avec Eloïse. Eric et Eloïse ? Ca y est je remets, j’ai mon âge. Je suis devenue toute rouge, parce qu’avant qu’il me parle j’aurais jamais cru qu’il pourrait s’intéresser à moi. Je me souviens il m’a dit que les panthères noires était belles mais moins fortes que les panthères normales, et qu’il aimait les animaux forts. Je lui ai demandé d’où il savait ça, il a pas répondu. Est-ce que je l’ai cru ? Eloïse a trouvé malpoli de nous interrompre comme ça. J’étais pas d’accord et on s’est presque fâchées à la récréation en en reparlant. On s’était jamais disputées avant. Pourquoi maintenant ? Pourquoi à cause de ça ? J’en sais rien ça m’inquiète. Je croyais qu’on se disait tout. J’avais imaginé qu’on se comprenait. C’est pas complètement vrai, alors. Rien est jamais vrai, alors. Même ce que je vis. Même ce que je vois, ce que je déteste ce que j’aime. Mon père n’existe pas, les billets les cauchemars n’existent pas, ma peluche panthère noire n’existe pas. Les panthères tachetées soi-disant plus fortes que les panthères noires non plus. Il faut absolument que rien n’existe. Il faut qu’il ne reste que l’obscurité. Il ne faut plus rien voir. Tout oublier. Refuser l’argent, renier l’avocate. Et le père. Tuer le père massacrer le seul coupable. Je croyais que les envies de meurtre avaient disparu. Je me suis trompée je le paye au prix fort – en nature comme ils disent – à chaque fois un peu plus. Je me suis créé une définition toute personnelle de la douleur que je ressens, des mots que je garde en moi parce que je peux pas faire autrement. Qui me croira ? personne j’ai déjà essayé à moitié à demi-mot, les regards évasifs et/ou soupçonneux de ma mère me restent en travers de la gorge ; à elle non plus je ne lui pardonne pas. Mon père est sur moi il me fait mal. Il me fait mal, les panthères noires ne bronchent pas, les normales tachetées d’Eric pas mieux, les plus fortes les plus courageuses mais bouffez-le bon sang de bonsoir ! vous attendez que ça, non ? La peluche quant à elle est aplatie réduite à l’immobilité lourde par la conjonction de tout le poids d’un père et de sa fille unique qui l’étouffent l’oppressent l’écrasent comme une gaufre dans son moule brûlant. C’était quand la dernière fois qu’il m’a offert une gaufre, au fait ? Si tant est qu’il ait déjà voulu une seule fois me faire plaisir me gâter, je ne suis même pas sûre que ça lui soit déjà venu à l’esprit de faire preuve de générosité envers moi, ou n’importe qui d’autre. Non la seule chose qu’il sait faire c’est ça, aller et venir en moi de plus en plus fort de plus en plus vite. Les envies de meurtre sont là. L’incompréhension et la peur sont là, aussi. Il ne m’a jamais demandé pardon. Logique. Il a pas honte mais il pleure il chiale comme un gosse. C’est de ta faute ma puce, de ta faute, regarde ce que tu me fais faire. Voilà ce  qui arrive quand on attend trop de son père, quand on lui demande trop. Je supporte plus tes regards inquisiteurs de petite pute, tu comprends ? éructe-t-il avec son haleine de port désaffecté, tu comprends, oui ou merde ? Je rentre à la maison et je me retrouve au tribunal, avec cette salope de juge en face de moi. Pourquoi je la retrouve ? mais parce que t’es là à me regarder comme tu sais si bien le faire, avec tes yeux de petite pute, tu vois ce que je lui fais, à la juge ? Tu comprends je veux plus qu’on me juge, c’est de ta faute, ma puce, tu rêverais que je sois un bon papa mais non, c’est pas comme ça que ça marche désolé d’être une ordure, ma puce, mais c’est de ta faute tu veux toujours plus de ton papa et voilà ce qui arrive… La seule chose qu’il sait faire c’est ça. Il postillonne il bave dans mon cou en continuant de cracher ces choses je comprends pas je suis trop petite. Il me fait mal je vous jure, je peux plus faire semblant. Le mélange grassement huileux de morve et de larmes et d’alcool et de vomi refoulé me coule sur les épaules et le dos. Il me fait mal. Je vous promets.

   Jamais il ne se serait excusé.

   J’ai l’impression que ça ne s’arrêtera jamais. Toujours plus de va-et-vient molto accelerando toujours plus de baves toujours plus de râles bestiaux et puants moins de larmes mais toujours plus de doigts de mains de poils, avec ces gémissements à peine retenus qui puent à cent pieds à la ronde, ces ongles encrassés à saturation coupants comme du verre, plus l’oreiller qu’il faut que j’avale mais je peux pas déglutir j’étouffe et mon lit qui me rentre dans les côtes je peux pas crier on m’étrangle à moitié le lit manifeste avec force couinements et vieux ressorts acérés, puis deux trois grands coups, il se retire enfin, essoufflement rauque immonde, tremblements, éjaculation incontrôlable il m’en fout un peu partout j’irai me nettoyer, comme à chaque fois, me récurer de haut en bas de bas en haut, sans pleurer, comme une grande.

   Au début j’avoue que je ne savais exactement de quoi il s’agissait. Je me suis renseignée.

   Cela ne pouvait pas exister pour de vrai. Impossible.

   Les billets jonchent le sol invisible, ma panthère noire ne respire plus ; elle est morte, et mes côtes avec. Mon père s’écrase sur moi. Il ne pleure plus. Il pue. Je le hais j’ai envie de le tuer. Je ne sens plus mon corps en dessous de mes reins. Au dessus mes douleurs costales sont mon seul lien avec le monde matériel. Les billets jonchent le sol et l’obscurité brille péniblement. Aucun bruit, sinon le suintement monotone de ces nuits trop sales pour être vraies. Tristes. Menaçantes. Terrifiantes. J’ai 10 ans et je ne comprends rien j’ai 10 ans et je comprends absolument tout.

   Et la nuit n’a jamais complètement cessé de suinter depuis.

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Published by injektileur - dans nous sommes des monstres
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commentaires

Doddz 09/01/2010 04:44


Eh bah dis donc. Elle en a vécu une enfance troublante, ton personnage. MAIS EUH D: moi je serais ravie si un mec comme Sylvain me faisait sa déclaration d'amour! Et j'éprouverais une satisfaction
encore plus grande s'il larguait sa flûtiste (je hais moi aussi les flûtistes) pour moi...Dommage...

Sinon, je continue à lire assiduement et je continue à trouver ça très bon!


injektileur 09/01/2010 05:10



merci mille fois je suis évidemment ravi que ça te plaise.
par rapport à Sylvain, je pense que bien des filles pensent comme toi, y compris l'héroïne, même si elle n'est pas de "taille" à l'admettre.
sa vie n'a effectivement pas été un long fleuve tranquille.
sans vouloir gâcher quoi que ce soit pour la suite de l'histoire, je pense réserver à Justine la flûtiste un rôle assez particulier.
XD


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